Propagande et culture de résignation (Résister, c’est créer – 2)

Hommes, femmes, enfants enveloppés séparément, mis en boîte
Race de petits hommes-sandwiches pris entre l’offre et la demande
Ce continent vous dévore

 Nous ne savons ce qui s’est passé

                     – Michèle Lalonde[1]

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Ce texte a été publié dans son intégralité dans le collectif « Le Québec à l’heure des choix, regards sur les grands enjeux », dir. Yanick Barrette, éd. Dialogue Nord-Sud

(Nous.)

Notre sens de la beauté et du bonheur est mis à profit par la publicité (redonnons-lui, pour le coup, son nom de jeune fille : propagande). Ce sens est utilisé, usé et désensibilisé par les vendeurs, les politiciens, les fabricants de shows de télé-réalité et tout ce monde en communication marketing qui sortent des universités par immenses cohortes chaque année, attirés par les débouchés. Et si nous nous sommes échoués dans cette mare de propagande qui nous fait penser que la beauté se trouve ailleurs que partout autour de nous, que la valeur d’un individu correspond à son succès professionnel même lorsqu’il doit pédaler comme un hyperactif sur la coke pour, au bout du compte, n’arriver jamais à suffisamment de satisfaction pour s’arrêter content, ce n’est pas par hasard. Jim Stanford (2011), l’un des économistes canadiens les plus respectés, écrit :

« Depuis le début des années 1980, des efforts colossaux ont été consacrés à la mise en place d’une nouvelle culture, fondée sur la résignation, qui fait en sorte que la population nourrit moins d’attentes à l’égard de l’économie et accepte l’insécurité et l’adversité en tant que réalités permanentes et « naturelles » de la vie. […] Après plus d’un quart de siècle de néolibéralisme, ils sont nombreux à courber l’échine en rendant grâce au destin de leur avoir accordé ne serait-ce qu’un emploi.[2] »

Plus inquiétant, la propagande a usé les mots mêmes dont nous aurions besoin pour contrebalancer cette résignation, transformée en désabusement et en cynisme. Surtout ne soyons pas quétaines, ne parlons pas d’amour, de liberté, d’avenir. À force d’associer le mot liberté à un SUV ou à une machine à laver, à force d’associer la notion d’amour et de chaleur humaine à une marque de bière ou de plat surgelé, nous avons fini, ce n’est pas étonnant, par avoir un rapport trouble à ces notions et à nous en méfier. Nous ne savons donc plus trop comment nommer ce qui nous manque désormais.

Et puis, pourquoi nous plaindre? Notre société n’exige de nous aucun héroïsme classique. Elle ne demande à personne de mourir pour elle. Elle n’impose pas de restrictions de mouvements ni de soumission à des décisions de vie qu’elle aurait prises d’avance pour nous ; pas de mariage forcé, pas d’obligation à faire le métier de notre père, pas de castes. Elle demande simplement d’être à la hauteur. De quoi? La réponse se trouve justement dans cet étouffant discours ambiant composé de publicités, de télé-réalités, etc., dans cette sloche culturelle qui s’est surimposée à notre culture de fond et qui est en lien direct avec le fait de consommer toujours davantage pour que ne s’effoire jamais la libido des investisseurs.

(Parlant de libido : à l’époque où le discours ambiant jetait l’opprobre sur le plaisir sexuel de la femme, les femmes libidineuses finissaient par faire des névroses à force de détester leur nature et de se taper dessus. Aujourd’hui, dans une société où c’est l’incapacité d’être productif et de générer de l’argent qui est l’horreur suprême, ceux qui n’ont pas l’ambition de performance dans le sang font des dépressions, et on dit qu’il s’agit là de la maladie du monde moderne. À chaque époque ses endoctrinements, à chaque époque sa folie.[3])

Même lorsque nous devrions théoriquement nous sentir à la hauteur, nous demeurons insatisfaits, parce que c’est à l’intérieur de nous que réside l’inadéquation et non dans la profondeur de nos rides ou dans l’âge de notre automobile. Mais nous portons également, en nous, des antidotes. Sous les couches épaisses de propagande sous lesquelles on commence à nous enterrer dès le moment où nos yeux d’enfant sont capables de déchiffrer une image se trouve l’identité, celle qui se répand en longues ramifications dans les cultures anciennes, celle qui constitue le fond de notre essence, sans qu’on ne soit capable de la circonscrire, de la décrire ou de l’analyser complètement. Cette identité-là porte une interprétation du sens de la vie qui a survécu à l’épreuve des siècles et qui possède des remèdes contre l’anxiété contemporaine, mais ce n’est pas elle qui a le micro dans les mains. Le micro est monopolisé par ceux qui cherchent à orienter nos habitudes de consommation et nos choix politiques dans le sens de leur intérêt et de leur avancement personnel, vers ce même succès vide de sens que nous parcourons tous comme des drogués.

J’écrivais que tout ça me faisait penser aux Soviétiques. Évidemment, un monde nous sépare d’eux, mais la facture esthétique de ce que je vois à travers ma fenêtre ressemble beaucoup, je trouve, à la grisaille des films soviétiques. Nous, ordinairement malheureux dans une culture de masse trop grande pour nous, dans un ordre social de plus en plus totalitaire, i.e. qui englobe tous les aspects de la vie. Nous, au courage assommé, casés dans des maisons toutes pareilles, stressés, fermés. Avec, en plus, la couleur capitaliste : nous nous sommes mis, comme tout ce qui nous entoure, en bourse, et nous travaillons, comme tout ce qui nous entoure, à faire augmenter notre valeur de marché, à faire augmenter la confiance des investisseurs dans ce que nous représentons. Pressurisés par la compétition, nous courons le plus vite possible sans penser qu’à la ligne d’arrivée il n’y a pas d’autre médaille que la mort. Par moments, une saine lucidité nous envoie des signes interrogateurs. Camus :

« Il arrive que les décors s’écroulent. Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d’usine, repas, tramway, quatre heures de

Camus

Camus

travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme, cette route se suit aisément la plupart du temps. Un jour seulement, le « pourquoi » s’élève et tout commence dans cette lassitude teintée d’écœurement.[4] »

À quoi servent nos actions forcenées et nos angoisses si, de toute façon, nous mourrons? Qu’est-ce qu’on fait à nous agiter et à remettre constamment à plus tard la jouissance des choses simples? Cette fièvre n’a pas de sens. Sommes-nous drogués? Par quoi? Par qui? Ces questions ne sont pas de l’ordre de la théorie du complot, elles sont de l’ordre du premier effort de recouvrement de santé mentale du toxicomane ou du compulsif. Je tire de l’absurde, dit Camus, trois conséquences qui sont ma révolte, ma liberté, ma passion. Et c’est cela précisément qui est évincé par notre propagande contemporaine.

Notre révolte, notre liberté, notre passion.

La télévision, les gros titres et les sondages nous disent de quoi il faudrait se décourager, ce qu’il est raisonnable de désirer, ce qu’il est possible d’obtenir, ce qu’il est important de vouloir et ce qui relève du pelletage de nuages. Je constate en moi-même les fruits de cette manipulation, les découragements qu’elle m’insuffle, les idées toutes faites qu’elle me rentre dans le crâne. Sous ces pluies acides, notre identité collective s’immobilise et cesse de s’auto-créer. Les changements qui la bouleversent ne sont plus d’origine populaire. Ils sont apportés dans chaque salon par la propagande et les salons entre eux ne se parlent pas, ne génèrent plus de manières de vivre ensemble, ne génèrent plus de culture organique. Pas de passion. Pas de révolte. Pas de liberté.

J’imagine que nous avons été heureux de croire, à un moment donné de notre histoire, que c’était ça qu’il nous fallait : de la musique à profusion, des histoires à volonté au bout de la télécommande. Des chanteurs instantanés de Québécor et des téléséries à s’en écoeurer jusqu’à 4 heures du matin. Je pense que nous nous sommes trompés et que c’est de jouer de la musique, de raconter et de danser dont nous avons le plus besoin. Que c’est le verbe qui fait de l’homme un homme.

C’est contre cette culture inorganique et aplatissante qu’il nous faut, pour faire face à l’absurde, nous révolter. Les grands médias n’en firent à peu près jamais mention pendant le conflit étudiant de 2012, mais il y avait dans ces manifestations un déferlement de création, de passion et d’envie de liberté qui répondait au moins un peu à l’absurde de notre présence sur terre. Il y avait là un souffle d’humanisme inespéré. Il faut réapprendre à créer. Ce n’est pas utile, ça ne sert en rien l’économie, c’est absurde comme le reste. Mais au moins, avant de mourir, nous aurons essayé de vivre comme des êtres humains.

Lisez la première partie du texte : La télé, les sociétés de marché et la mort du désir (Résister, c’est créer – 1)

Stay tuned, je publierai sous peu la troisième partie de ce texte : « Je » n’est rien d’autre que « Nous »

I AM WHAT I AM», non un simple mensonge, une simple campagne de publicité, mais une campagne militaire, un cri de guerre dirigé contre tout ce qu’il y a entre les êtres, contre tout ce qui circule indistinctement, tout ce qui les lie invisiblement, tout ce qui fait obstacle à la parfaite désolation, contre tout ce qui fait que nous existons et que le monde n’a pas partout l’aspect d’une autoroute, d’un parc d’attraction ou d’une ville nouvelle : ennui pur, sans passion et bien ordonné, espace vide, glacé, où ne transitent plus que des corps immatriculés, des molécules automobiles et des marchandises idéales.

– Comité invisible

[1] Michèle Lalonde, Nuit de la poésie

[2] Stanford, Jim, « Petit cours d’autodéfense en économie. L’abc du capitalisme », Lux, 2011, pp. 68-69.

[3] Voir Marcelo Otero, « L’ombre portée », chez Boréal.

[4] Albert Camus (1942), « Le mythe de Sisyphe ».

La télé, les sociétés de marché et la mort du désir (Résister, c’est créer – 1)

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Ce texte a été publié dans son intégralité dans le collectif « Le Québec à l’heure des choix, regards sur les grands enjeux », dir. Yanick Barrette, éd. Dialogue Nord-Sud

 La télévision c’est le monde
qui s’effondre sur le monde.
– Christian Bobin

Les cultures humaines, comme les espèces animales ou les montagnes, ont pris des millénaires à forger ce qu’elles sont aujourd’hui. Et comme les espèces animales, mais contrairement aux montagnes, elles peuvent être balayées en quelques décennies par un environnement hostile et ne plus jamais réapparaître à la surface de la Terre. Ce texte parle de ce qui concourt très fort, de nos jours, à balayer la culture québécoise.

Le Petit Robert nous dit que la culture est l’ensemble des formes acquises de comportement dans les sociétés humaines.[1] Bon. Et la culture québécoise? Aaarf. On a tellement ressassé cette question au Québec – c’est le propre de ceux qui se cherchent et qui ne sont pas sûrs d’eux-mêmes – qu’elle a fini par taper sur les nerfs. Ni les statistiques de réponses aux sondages (« 77% des Québécois se disent attachés à l’environnement! »), ni les livres d’histoire (« Nous descendons d’Européens qui ont choisi l’inconnu… ») ne participent très fort à nous donner une idée de nos réelles « formes acquises de comportement ».

Pendant que les scientifiques, les chroniqueurs et autres penseurs se demandent qui nous sommes, une forme acquise de comportement occupe les Québécois à peu près autant, en termes de nombre d’heures, que les activités très prenantes que sont le sommeil ou le travail. Le Québécois moyen passe une trentaine d’heures par semaine devant la télévision. Pour les plus de 50 ans (qui représentent 40% de la population québécoise et qui sont aussi ceux qui votent le plus), c’est 45 heures par semaine en moyenne – plus du quart de la journée. À 20h, la majorité (52%) des Québécois sont assis devant leur télé. Staline, qui alphabétisait les populations d’Asie centrale dans le but avoué de leur servir de la propagande écrite et de contrôler leurs élans collectifs, n’aurait pas pu rêver mieux : la plus grande partie de la masse sagement assise devant la télé, oreilles et yeux ouverts, cerveaux disponibles. Et, de l’autre côté, un très petit nombre de gens qui choisissent ce qui passera par cette télé.

Ce comportement qui bouffe tant de temps aux Québécois en a, bien entendu, remplacé d’autres. À quoi s’adonnait-on au Québec avant la télé? Quelques archivistes amoureux de la culture populaire ont parcouru le pays il y a quelques décennies pour ramasser les chants, les danses et les contes des régions du Québec. Ces productions culturelles vernaculaires (qu’aucune industrie ou publicité n’avaient poussées dans la tête des gens) sourdaient directement du peuple : on ne savait même pas, la plupart du temps, qui en étaient les auteurs. Elles étaient chargées de valeurs, de préférences, de couleurs particulières, bref, d’identité. Et cette identité était populaire, non pas dans le sens qu’elle « pognait » auprès du peuple mais dans le sens qu’elle venait du peuple et qu’elle vivait par lui. C’est lui qui la créait organiquement et qui choisissait ensuite, selon ses choix et ses préférences, d’en colporter et d’en transmettre tel aspect plutôt que tel autre.

af7529932e6b1092344846bacd9c88e8C’est ça qu’on faisait avant de s’écraser devant la télé : on créait, on recyclait, on partageait de la culture. Pas de Star Académie, pas de Madmen. Les gens jouaient eux-mêmes de la musique, se racontaient eux-mêmes des histoires ; ils étaient la télé les uns des autres. Une télé réalité au sens littéral du terme, en chair et en os, qui faisait voyager l’imaginaire et à laquelle tous participaient. Je ne veux rien idéaliser : les horizons étaient sûrement moins larges en termes de variété, d’apprentissages possibles, d’ouverture à d’autres réalités du monde. La télé m’a appris un tas de choses, m’a ouverte à une pléthore de trucs. Mais mon intuition me dit que les horizons étaient assurément plus larges en termes d’expérience humaine partagée.

Que des Autochtones ne soient plus capables de pratiquer la pêche traditionnelle de leurs ancêtres, de chasser ou de construire des habitations comme le faisaient leurs aïeux, on considère que c’est une perte culturelle impossible à mesurer, tragique. Je trouve aussi. Mais s’est-on regardé ? Que nous reste-t-il et, surtout, que continue-t-on de créer ensemble comme culture?

Nous n’avons pas le temps. C’est ce qu’on se répète constamment ; pas le temps de passer du temps ensemble, d’apprendre à jouer de la musique, de « gosser » des figurines dans le bois de mer avec nos enfants. Pas le temps. Après le sommeil, le travail et la télé, il ne reste plus beaucoup d’heures dans une journée… Et puis nous vivons dans ce monde de spécialisation post-fordiste, c’est comme ça : nous avons chacun notre petit morceau de job à faire, toujours le même. Laissons donc la culture à ceux qui travaillent dans le domaine de la culture : eux sont spécialisés là-dedans, ils apprendront à danser à notre place et nous irons les regarder, assis dans notre siège du Grand Théâtre. Non, nous serons plutôt assis dans le fauteuil de notre salon. Et quand on nous dira que le revenu des danseurs est presque entièrement constitué de subventions, on commencera à se dire que, franchement, on aime mieux une série américaine doublée qu’un spectacle de danse à la télé, et que ces taxes-là qui vont aux danseurs, on aimerait peut-être mieux ne pas les payer. Après tout, avec cet argent-là, on pourrait s’offrir quelque chose qu’on désire vraiment. Je ne sais pas, moi… Une plus grosse télé, ou bien une petite, d’appoint, pour la cuisine, histoire de se désennuyer pendant qu’on prépare le repas.

Mais ce n’est pas vrai que nous n’avons pas le temps de créer notre culture ; nous passons en moyenne trente heures par semaine devant la télévision[2]! Un peu de lucidité : lorsqu’on a envie de quelque chose, on trouve le temps. Ainsi, le chum qui n’arrête pas de dire à sa blonde qu’il manque de temps pour sortir avec elle trouve-t-il aisément quatre ou cinq heures dans sa semaine pour passer du temps avec sa maîtresse dont il est amoureux – et ne faire absolument rien d’autre qu’être avec elle. Le fait est que nous n’avons plus envie de créer ensemble notre culture. Nous vivons sur les dernières réserves de ce qui fut une vraie culture populaire et nous nous foutons doucement, en essayant de ne pas trop y penser, du fait que nous ne sommes plus les créateurs ni les transmetteurs de beaucoup de nos principales « formes acquises de comportement ».

Je ne dis pas que la création n’existe plus. Mais qu’elle est menacée au point d’être aujourd’hui confinée à des ghettos : ghetto intellectuel, ghetto artistique, ghetto de vedettes d’Internet, ghetto de chroniqueurs, ghetto de militants, ghetto de politiciens, ghetto de tous les milieux de la société qui, à l’image de cette société même, vivent atomisés, séparés, spécialisés, incapables de faire des liens entre eux ou avec ceux qui constituent la majorité de la population et qui, à 20h, sont assis devant leur télé. Ces milieux sont loin d’être la culture québécoise, et leurs productions culturelles ne sont pas celles du peuple. Le peuple ne crée plus de culture ; il a perdu le goût de la création.

290307329_9275515b8f_zN’avoir pas le goût. Hubert Aquin parlait en 1962 de la fatigue culturelle du Canada français. Nous avons aujourd’hui passé le stade de la fatigue et atteint celui de la déprime. Déprimés comme dans n’avoir collectivement plus envie de rien, comme dans préférer rester couchés. Bernard Stiegler parle de la destruction de ce désir d’être quelque chose ensemble; de la destruction de cette conscience collective qui fait qu’une société s’affaire naturellement à imaginer et à créer son avenir.[3] Le dépressif ne voit pas de futur, n’a aucune envie de le rêver, de l’aménager, de l’orienter; lorsqu’il y pense, il le voit noir, sans attrait, difficile, et cela le pousse parfois à mettre fin à ses jours… ou à se laisser mourir à petit feu.

Je suis convaincue que la télé a un énorme rôle à jouer dans cette déprime collective. Ses liens avec la déprime individuelle sont quant à eux documentés. Quand on passe quatre à six heures par jour à avaler stoïquement des images, des sons, des idées et des valeurs générées par un petit nombre de personnes dont l’objectif n’est pas de nourrir la masse en culture mais de faire des profits, notre psyché ne peut qu’en être fondamentalement altérée. Stiegler nous dit que cela atteint notre désir collectif de plein fouet, socialement et politiquement :

« Tout comme la captation du désir, détourné vers les marchandises, finit par le détruire, et finalement par transformer ces marchandises en supports de comportements addictifs, puis en dégoût, le marketing politique qui canalise la libido vers ses candidats aux responsabilités détruit cette libido. »[4]

Toujours selon lui, cela est d’autant plus grave que cet espèce d’abandon du projet collectif par les représentants d’une culture mène à des régressions, des nostalgies amères et, finalement, une « désagrégation de la sphère nationale que ne vient remplacer aucune autre forme de civilité, sinon celle du marché – et c’est là précisément ce que l’on a appelé les « sociétés de marché[5] ».

Cette société de marché est, évidemment, profondément politique ; elle est orientée vers la perpétuation d’un système qui profite à des élites aux dépens du peuple. Le problème, c’est que la télévision permet à ces élites de convaincre le peuple que cet ordre social est le seul qui fasse sens et que tous les autres projets collectifs ne valent rien, tuant ainsi l’imagination politique à la racine. Le terrain démocratique devient alors extrêmement aride : peu importe la force de conviction du militant, les idées de la population sont déjà « formées » par la propagande télévisuelle. Dans son essai Sur la télévision (1996), Bourdieu mentionne que :

« La télévision a une sorte de monopole de fait sur la formation des cerveaux d’une partie très importante de la population. Or, en mettant l’accent sur les faits divers [la télé-réalité en est certainement l’exemple le plus effarant!], en remplissant ce temps rare avec du vide, du rien ou du presque rien, on écarte les informations pertinentes que devrait posséder le citoyen pour exercer ses droits démocratiques.[6] »

La culture de marché qui remplace ainsi les anciennes formes de civilité comporte sa logique propre, qui s’étend à toutes les créations culturelles. Cette logique, c’est que si le marché en veut, alors cette chose est bonne. Cela magane complètement la culture et les arts populaires, qui ne sont pas faits pour faire des profits mais pour faire vibrer chez les hommes une partie essentielle de leur humanité. Hannah Arendt (1968), la célèbre philosophe politique, affirmait que, pour être apprécié pleinement, l’art devait être créé et consommé dans un total désintérêt matériel…

Cependant, puisque, comme Bourdieu nous le signale, le marché est de plus en plus reconnu comme « instance légitime de légitimation », les productions culturelles, à travers les cotes d’écoute, se voient imposer elles aussi la logique commerciale.[7] Tout ce qui ne rapporte pas est relativement méprisé et tombe rapidement aux oubliettes. La culture ordinaire, celle du peuple, ne trouve plus d’espace de légitimation puisque tout ce qui n’est pas production de richesse est inutile. Cette croyance est totalitaire. Toute la vie, toute la profondeur et la complexité des hommes, toutes leurs capacités de création, tout cela, soumis à une seule idée, à un seul but, à une seule obsession. Il y a, me semble-t-il parfois, quelque chose de soviétique là-dedans.

Stay tuned, je publierai sous peu la deuxième partie de ce texte : Propagande et culture de résignation

Hommes, femmes, enfants enveloppés séparément, mis en boîte
Race de petits hommes-sandwiches pris entre l’offre et la demande
Ce continent vous dévore

Nous ne savons ce qui s’est passé

                     – Michèle Lalonde

[1] Le Petit Robert, « Culture ».

[2] Et je ne parle pas ici du temps passé sur Internet, mais c’est une autre affaire ; contrairement à la télévision, il y a sur Internet des moyens de créer et non pas seulement de gober. L’avenir nous dira ce que l’Internet nous aura donné et ce qu’il nous aura pris.

[3] Stiegler, Bernard (2006) « La télécratie contre la démocratie », Flammarion, 268 p.

[4] Ibid., p. 91-92.

[5] Ibid., p. 67.

[6] Bourdieu, Pierre (1996), « Sur la télévision », Liber, 95 p., p. 17.

[7] Ibid., pp. 28-29.

Terrorisme et port de signes religieux dans la fonction publique : aucun rapport

Dans un texte publié sur le site du Devoir, Alexandre Cloutier et Louise Beaudoin appellent l’Assemblée nationale à « lutter efficacement contre l’intégrisme religieux ». Ils ne sont évidemment pas les seuls politiciens québécois à le faire. Est-ce parce que les assassinats du Charlie Hebdo m’ont jetée à terre d’angoisse pour notre avenir collectif que je ne suis capable que d’un soupir cynique face à cette espèce de voeu pieux ridicule?

Évidemment, les auteurs font là leur besogne de marchands d’options politiques et travaillent candidement, sans penser à mal, à faire le lien entre une fixation péquiste – la Charte – et la lutte contre l’intégrisme islamiste. Je me demande s’ils croient vraiment qu’une législation québécoise sur le port de signes religieux peut avoir un quelconque effet sur un terrorisme islamiste qui trouve des refuges partout sur la planète. Qu’en ont-ils à foutre, les djihadistes, d’une loi d’un petit gouvernement de province sur le code vestimentaire des employés du secteur public? En fait, s’il arrive par hasard qu’ils la voient passer, ils n’en seront que plus heureux! Cloutier et Beaudoin démontrent, comme tant d’autres politiciens, qu’ils n’ont pas daigné avoir un regard critique sur cette prémisse charriée selon laquelle le djihadisme n’est rien d’autre que l’émanation d’un Mal barbare, une peste incompréhensible, une association de psychopathes dénués de raison qui, puisqu’ils ne cherchent qu’à nous détruire comme des zombies dégueulasses, doivent être éradiqués de la surface du globe comme nous éliminerions des fourmis qui se seraient attaquées à la charpente de notre maison. Et que ce Mal est intimement lié à l’islam.

Les gouvernements occidentaux agissent d’ailleurs selon cette prémisse : depuis le 11 septembre, ils ont investi des fonds époustouflants dans l’éradication de la « vermine » djihadiste et dans la stigmatisation des musulmans ordinaires de l’intérieur. Le résultat en a été que la vermine a resurgi là où on croyait l’avoir chassée et a gagné de nouveaux quartiers, de nouveaux coeurs et de nouveaux esprits. Les militants islamistes exultent de confiance et de défi. Et leur mouvement – qui est un mouvement politique bien plus que religieux, il faudrait finir par le comprendre – continue de gagner en popularité. Connaît-on beaucoup de mouvements politiques qui rallient à leur cause des milliers de combattants dans le monde entier grâce à leur seul pouvoir de séduction, et qui arrivent même à convaincre des citoyens de pays riches, pays « de liberté, de paix et de démocratie », à aller mourir pour eux? Comment diable des militants islamistes ont-ils pu transformer des régions entières de notre planète en pépinières à djihadistes? La réponse, complexe, pourrait toutefois se résumer dans cette phrase : ils ont su canaliser la haine contre l’Occident. Le danger ne réside pas dans l’existence de quelques centaines de petits êtres démoniaques qu’il suffirait d’exterminer. Le danger réside dans cette haine, très répandue dans certains lieux du monde et jusqu’au coeur des pays occidentaux, que les djihadistes instrumentalisent en leur faveur. La seule façon de couper l’herbe sous le pied des semeurs de terreur est de cesser de donner du combustible à cette haine.

Pourquoi aucun politicien n’ose-t-il se demander d’où vient une telle détestation et, surtout, comment elle a pu devenir l’argument central, d’une redoutable efficacité, de la doctrine djihadiste? Pourquoi n’y a-t-il qu’à l’université qu’on se pose ces questions, qu’on les fouille et les étudie? Qu’on considère les terroristes islamistes comme dégueulasses, d’accord, mais ce n’est pas une raison pour ne pas se demander ce que l’Occident a pu faire pour qu’on l’haïsse à travers le monde avec une telle intensité.

S’attaquant avec beaucoup trop de bonhommie à ce très complexe problème, Cloutier et Beaudoin parlent de possibles avenues de solution, comme « la création d’un centre de recherche-action sur les intégrismes religieux » parce que « nous devons améliorer notre connaissance de ces phénomènes pour mieux prévenir les dangers potentiels ». Si c’est vraiment ça que vous voulez, ai-je envie de leur répondre, demandez donc à un bon prof de politique internationale (le Québec en compte plusieurs, mais si vous vous sentez snobs, je peux aussi vous mettre en contact avec quelques penseurs britanniques en War Studies) de vous suggérer une dizaine de livres sur le sujet – et lisez-les. Ça vaudra mieux que de mettre sur pied encore un autre comité qui va faire un rapport que personne d’entre vous ne lira et qui, tout comme l’argent qu’il aura coûté, sera balayé dans le trou des égouts à la moindre urgence électorale. Je ne veux pas faire ma Radio-X, mais les parlementaires sont payés par les impôts des Québécois pour prendre des décisions lourdes de conséquences. Les médecins ont l’obligation de se tenir au courant des avancées médicales afin de prendre les meilleures décisions. Il n’est pas normal que les parlementaires ne se donnent pas le même mal quant aux épineuses questions sur lesquelles ils ont à légiférer.

Et il n’est pas normal qu’ils en arrivent à de telles simplifications. « Évidemment, écrivent Cloutier et Beaudoin, ce débat de la lutte contre l’intégrisme ne pourra être tenu sans ramener à l’avant-scène celui, bien que distinct, sur la laïcité de l’État et les accommodements raisonnables. Nous avons la responsabilité d’adopter des balises claires à cet égard. » Mais quel lien avec l’islamisme radical? S’il y en a un, c’est celui-ci : les intégristes islamistes se réjouissent de chaque tort fait aux musulmans à travers le monde, y compris celui, quoique mineur, d’interdire aux profs musulmanes de porter le voile. Ils s’en réjouissent parce que les intégristes ne travaillent pas pour les musulmans mais pour eux-mêmes, et que tout ce-1 qui contribue à ostraciser les musulmans représente pour eux une munition idéologique de plus. Et ne venez pas me dire qu’une loi sur « les signes religieux ostentatoires » ne cible pas principalement les musulmans. Ne faites pas semblant que nous n’avons pas eu les aventures médiatiques que nous avons eues, que nous ne vivons pas cette montée de l’islamophobie que nous vivons.

Dix livres, c’est rien, un simple étudiant au bac le fait à chaque session. Vous êtes capables. Deux suggestions, déjà : « Pour les musulmans » d’Edwy Plenel, dont le titre fait référence au célèbre « Pour les juifs » de Zola et qui décrit la stigmatisation des musulmans dans la France d’aujourd’hui, celle dont vous semblez vouloir vous inspirer; et « Dirty Wars », de Jeremy Scahill, qui s’attarde à ces très nombreuses victimes innocentes de la guerre dans ces pays musulmans que nos taxes participent à « pacifier », victimes non pas seulement de drones américains mais aussi de commandos qui se trompent parfois de porte, victimes qu’on va assassiner jusque dans leur lit, femmes enceintes comprises, enfin, toutes choses qui radicalisent des populations contre l’Occident de façon aussi efficace que les horreurs du terrorisme nous radicalisent ici contre l’Islam. Ici comme là-bas, quelques bombes suffisent à faire sauter la nuance dans la tête des populations. Et à faire grandir le clan des apôtres de la vengeance et de la violence.

Pour « protéger notre démocratie, la paix et la liberté d’expression », il faudrait peut-être commencer par protéger l’intelligence. Et dans le domaine de la lutte au terrorisme, l’ignorance de nos classes politiques finira peut-être par être aussi dangereuse pour nos valeurs, à terme, que tous les ennemis en armes du monde.the-islamic-state-1407527394

La dignité, c’est aussi la liberté d’être soi-même (même quand on s’appelle Zoé Zebra)

10570466_833791479988459_3765867313405910511_nOn a beaucoup parlé de dignité en réagissant à l’affaire Zoé Zebra : une fille qui se respecte, hurle-t-on sur les réseaux, ne baise pas plein de garçons dans un court laps de temps – ou si elle le fait, elle se doit de garder ça discret, parce que ce n’est pas beau. Elle ne fait pas comme Zoé qui accepte de médiatiser son affaire aux grands vents : faire éjaculer 25 sexes masculins dans la même soirée et en être fière! Et vouloir de faux seins en échange pour pouvoir, ensuite, faire bander plus de sexes masculins! Et nos grands-mères qui se sont battues pour qu’on puisse voter! Tant d’efforts détruits, mademoiselle, par votre pitoyable désinvolture!

La libéralisation sexuelle est loin d’être achevée

Cette réaction pudibonde vient du fait que nous avons encore, dans notre société québécoise de début de millénaire, un gros problème avec notre sexualité. Les tabous et les hontes de toutes sortes sont loin d’avoir évacué notre culture. Bien sûr, ce n’est pas l’Arabie Saoudite, ce n’est pas non plus le Québec de 1950. Nous pouvons avoir du sexe avec qui nous voulons, réaliser toutes sortes de fantasmes originaux et en parler à nos amis sans être jugés. Mais se faire payer pour faire jouir une filée d’hommes et s’en vanter? EURK. Oh mon dieu, disent les gens, je ne voudrais pas que ma fille fasse ça. Moi non plus, je ne voudrais pas que ma fille fasse ça, mais rapporn-actor-choky-ice-1pelons-nous qu’on parlait avec le même dégoût il y a quelques siècles du métier de comédienne, par exemple, qui était vu comme un métier de filles dégénérées. Qu’un homme monte sur les planches n’a jamais dérangé personne. Personne n’élève au niveau de débat public la question de la dignité d’un gars qui fait de la pornographie, personne ne dit : « Oh mon dieu, je ne voudrais pas que mon fils fasse ça! » Mais elle! Elle ne se respecte pas!

Et pendant qu’on se scandalise de ce que fera – de façon consentante – l’actrice porno ZZ, on se fout du fait qu’un très grand nombre de femmes se priveront de faire, pendant la majeure partie de leur vie, ce dont elles ont vraiment envie, soit pour ne pas bousculer les moeurs en vigueur (pour la sauvegarde d’un couple, par exemple, comme si l’amour ne pouvait vivre sans que ne soit fermement circonscrite la vie sexuelle), soit parce qu’elles n’osent pas réaliser leurs désirs plus osés de peur que leur dignité n’en soit atteinte. Pendant ce temps, un très grand nombre d’hommes se paient des danseuses et des travailleuses du sexe pour s’amuser, parce qu’eux n’ont pas honte de laisser libre cours à leurs fantasmes.

Presque toutes les sociétés ont un rapport trouble à la sexualité qui a pour effet de restreindre la liberté sexuelle de la femme. Nous n’échappons pas à la règle. Et ça fait comme pour ceux qui ont un rapport trouble à l’alimentation, par exemple. Ils deviennent anorexiques ou boulimiques. Nous vivons, sexuellement, dans un monde d’anorexie-boulimie. Anorexie : envies refoulées, jamais vécues ; boulimie : la porno, les bars de danseuses, les émissions de chirurgie plastique, les faces de filles à la télé qui, pour vendre une palette de chocolat, te font sur 15 secondes une grosse face de fellation.

Toujours la morale des autres

Capture d’écran 2014-08-22 à 09.17.20La femme est ainsi doublement mise en échec : d’un côté, les exploiteurs de la sexualité féminine et, de l’autre, les protecteurs de sa vertu. Les deux accusent avec pitié les femmes d’être manipulées par l’autre groupe. Ça ne vous passerait pas par la tête que ZZ ait fait un choix à peu près éclairé? Non. On l’infantilise, on la traite encore une fois comme une mineure irresponsable. On ne dit pourtant jamais d’un jeune cubain qui marie une canadienne juste pour le passeport qu’il se méprise, qu’il massacre l’image de l’homme, qu’il a été manipulé. Il ne se méprise pas, il cherche son chemin hors des difficultés, c’est un petit finfinaud. Pourquoi lui est un p’tit coquin alors qu’elle se dégrade??

Nous ne pourrons sortir la femme de cette situation castrante que si nous travaillons à assainir ce rapport fucké que notre société entretient avec la sexualité. Imaginons que les femmes soient totalement libres de vivre leur sexualité sans peur de perdre leur dignité. Imaginons, par exemple, un monde où celle qui voudrait réaliser son désir de faire jouir 25 gars dans la même soirée dans un grand trip exhibitionniste ne serait pas jugée comme une pauvre conne. Imaginons aussi, par exemple, des hommes travailleurs du sexe qui, parce qu’on aurait continué de décomplexer les femmes par rapport à leur sexualité et qu’elles oseraient maintenant devenir des clientes sans avoir peur de passer pour d’indignes désespérées, mettraient sur pied une entreprise de massages sensuels-sexuels pour femmes. Imaginons un monde où le désir des gens que leur bien-aimé(e) vive une vie sexuelle pleine et saine passe avant leurs exigences de fidélité. Je suis convaincue que nous en serions tous moins frustrés, moins stressés, moins anorexiques-boulimiques, plus heureux et plus libres d’être nous-mêmes.

Il est vrai que celles qui aiment particulièrement exciter le désir des hommes font généralement des pieds et des mains pour se soumettre à cette image-type de la femme qui nous est envoyée partout à la figure et qui n’incite, n’est-ce pas, aucune femme à être elle-même. Cependant, de l’autre côté, celles qui veulent maintenir leur « respectabilité » sociale sont obligées, comme il est exigé de la femme depuis toujours, de restreindre ou de camoufler l’expression de leurs désirs sexuels. La seule donnée qui ne fait jamais partie de l’équation, c’est le véritable désir de chaque femme, celui qui vient directement d’elle et non d’un diktat extérieur moral ou marchand. Et pourtant, comme disait Simone de Beauvoir : « Mon cul n’appartient qu’à moi »…

Je rêve du jour où la femme pourra faire absolument ce qu’elle veut de son vagin sans que ça ne fasse un pli sur la poche de personne. Les hommes font ce qu’ils veulent avec leur pénis depuis toujours. On n’en fait pas un enjeu de société, de morale.

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« Ce qu’il y a d’encombrant dans la morale, disait Ferré, c’est que c’est toujours la morale des autres »… ZZ est peut-être juste une fille plus game que les autres qui a envie de sensations fortes. Ou elle se situe peut-être simplement, comme nous toutes, quelque part entre la fille qui veut vivre intensément et celle qui se fait avoir par un autre.

Vous la jugez de s’être laissée emporter par notre culture de l’hypersexualisation? Alors il faut juger aussi toutes les ados qui portent des strings, qui se rasent systématiquement le pubis, qui se font vomir pour ne pas engraisser, etc. Mais on se tromperait de cible. Ce ne sont pas elles, les coupables. Les coupables, c’est Châtelaine et ses pubs, Maxim, l’industrie des cosmétiques, leDolce-and-Gabbana-Scarlett-Johansson-Makeup-Collection-Spring-2010-Campaing-lipsticks téléréalités pourries, la pornographie sur internet ; c’est cet univers publicitaire qui nous matraque une culture dans la tête à coup de milliers d’images par jour, corolaire direct du capitalisme qui est aussi profondément machiste.

C’est dégueulasse de mettre encore une fois sur le dos des femmes les affres de toute une société qui s’en va dans le dalot, juste parce que cette société est trop pissoue pour remettre en cause ce qui la détruit véritablement. Vous n’aimez pas ce modèle de femme que Zoé ne fait que reproduire innocemment? Alors attaquez ceux qui répandent partout cette image pour faire de l’argent. Pas les petites filles qui font des moves de danseuses nues devant un clip de Britney Spears. Non mais, avez-vous vu ce qui passe à la télé, ce qui passe partout? Avez-vous tapé « sex videos » dans votre fureteur, comme vos enfants le feront à peu près tous vers la fin du primaire, début du secondaire? Non mais, à quoi vous attendiez-vous?

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La question identitaire et les jeunes : mauvais diagnostics

ImageTexte publié dans Le Devoir du 19/04/2014

Dans sa chronique du 12 avril, Michel David avance que Jean-Martin Aussant a réussi à intéresser les jeunes à la souveraineté parce qu’il ne parlait pas d’identité; en effet, dit-il, d’après un rapport rédigé il y a dix ans par trois jeunes députés péquistes, la souveraineté était désormais une idée « dépassée, désuète et vétuste » aux yeux des jeunes Québécois, en partie à cause de la fixation identitaire péquiste.

J’affirme ce qui suit en m’appuyant sur les sources de première main que j’ai accumulées en multipliant les conférences et assemblées de cuisine devant des publics toujours nombreux et dont la moyenne d’âge devait se situer autour de 25-30 ans.

D’abord, ce que les jeunes trouvent dépassé, désuet et vétuste, ce n’est pas l’idée de souveraineté. C’est la manière de faire du Parti québécois auquel ils associent, depuis le début de leur intérêt à la chose politique, l’indépendance du Québec. Lorsqu’on distingue les deux, l’oeil s’ouvre, les questions fusent, l’intérêt revient, comme pour n’importe quelle idée nouvelle. Pour les moins de 35 ans, l’idée est en effet nouvelle : elle ne leur a jamais été présentée en bonne et due forme puisqu’on a cessé de la défendre et de la promouvoir positivement après 1995. Elle ne représente rien d’autre que le projet abstrait d’un des deux gros partis, parti qui fait tout pour conserver le monopole du vote indépendantiste alors même qu’il garde l’option sous le tapis afin de ratisser plus large. C’est comme pour les individus : à force de vouloir plaire à tout le monde, on disparaît, on devient quelqu’un de pâle, sans personnalité, qui ne plaît finalement plus à grand-monde. Et si, en plus, on écrase la concurrence pour s’assurer que la foule n’ait accès à personne d’autre qu’à nous… la soirée risque d’être plate.

Je ne cessais d’être étonnée devant la pusillanimité du PQ, je trouvais ça tellement facile de convaincre le monde. Quelques arguments suffisaient. L’un des leurs, Stéphane Gobeil, a amassé dans « Un gouvernement de trop » des arguments économiques efficaces, facilement utilisables, même pour trois secondes de micro au téléjournal. Pourquoi le PQ ne prenait-il jamais ce trois secondes pour lancer, par exemple : « Les économies qu’on ferait en ne finançant plus deux niveaux de gouvernement seraient supérieures à la péréquation de 2 milliards de dollars »? Obéissait-ils à une obscure loi de l’électoralisme qui dit qu’il vaut toujours mieux ne dire que du vide? Avait-il peur d’être incapable de s’obstiner sur ce qui devrait être son sujet de prédilection, de spécialisation?

Mon idée à moi, c’est que l’électoralisme péquiste a varlopé ce qu’il y avait de fraîcheur et de révolutionnaire dans l’idée d’indépendance – et l’histoire a maintes fois démontré l’attraction presque hormonale entre les jeunes et les idées révolutionnaires. Ceux qui prennent aujourd’hui les décisions au PQ devraient savoir de quoi je parle, eux qui avaient vingt ans lors de la Révolution tranquille.

Ensuite, les jeunes ne fuient pas « l’identitaire ». L’identité est aujourd’hui menacée de toutes parts par de puissants courants mondiaux de standardisation et d’acculturation radicale, et c’est contre ces courants que le Printemps érable s’est dressé en bonne partie. Ce qui n’accroche pas les jeunes dans la défense péquiste de l’identité, c’est, outre sa manière de faire, le type d’identité qui est défendu. Nous n’avons pas vécu aussi fortement que les générations plus âgées les oppressions religieuse, machiste, anglo-saxonne, et cela fait que nous nous réclamons d’une identité différente. En continuité, mais différente. Moins peureuse face à l’Autre en général, qu’il soit musulman ou anglo-canadien. Mais plus désabusée, aussi – contrairement aux boumeurs, nous ne faisons pas le poids démographiquement. Les sondages nous abattent régulièrement. Nous attendons notre tour…

Michel David se trompe, l’argument identitaire n’était pas du tout absent du discours de JMA. Il disait : « À nous de constater : nous avons de quoi être enviés. Regardez ce que nous avons accompli. » Et il sortait les chiffres. Il disait : « La communauté internationale devrait nous compter parmi eux. » Et il sortait les exemples de forums internationaux où la voix du Québec aurait contribué à changer les choses et où, à la place, nous avons payé pour que des délégations canadiennes aillent défendre des intérêts et des valeurs contraires aux nôtres. Il expliquait qu’en gros, jusqu’à maintenant, les Québécois ont préféré les bâtons dans les roues à la chicane, et que malgré ces bâtons dans les roues ils ont réussi à obtenir des résultats économiques (et moraux !) qui feraient des jaloux parmi bien des États riches du globe. Il critiquait rationnellement les mythes médiatiques constamment matraqués dans la tête du monde et les raisons pour lesquelles ils l’étaient. Surtout, il s’adressait à l’intelligence des gens et il a attiré dans son sillage des jeunes gens intelligents. Les moins de 35 ans sont nés dans les pelletées de publicité et de slogans vides qui caractérisent notre monde depuis le début des années 80. Nous sommes passés maîtres dans l’art de départager la sincérité et l’intelligence de la bullshit des vendeurs d’idées creuses et de chars. Une sincérité authentique, directe, est la seule chose qui puisse attirer notre attention au milieu de cet écoeurant fla-fla quotidien.

Quand des jeunes d’Option nationale ont rempli les salles d’université à les en faire craquer, quand ils ont câllé des conférences dans des bars et que les serveurs ne savaient plus où donner de la tête, conquérant un auditoire jeune et enthousiaste, il n’y a eu que quelques personnes d’exception, parmi les indépendantistes plus âgés, pour saluer notre réussite. Le PQ n’a vu qu’un moustique à abattre. Stratégie à court terme, arrogance face aux petits partis, discours peu profonds qui n’accotaient pas les impressionnantes prises de parole articulées, intelligentes et profondément militantes des jeunes du Printemps érable.

On ne défend pas un projet révolutionnaire comme l’indépendance du Québec sans prendre sur soi d’expliquer concrètement, de convaincre et de faire rêver. Je ne vois qu’une seule avenue positive possible pour le PQ : sortir de l’électoralisme et de l’orgueil, retrouver le chemin de la sincérité et inspirer à nouveau. Ça accélèrerait notre marche. Sinon, il nous faudra malheureusement nous unir et nous consolider en dehors de lui, le supplanter et le remplacer. Nous prendrons le temps qu’il faut. Nous avons des décennies devant nous.