¡Viva Pinoshit!

DOCU-FICTION / THÉÂTRE

par Catherine Dorion avec la participation de l’équipe de création[1]
créé à Premier Acte, 18 avril au 2 mai 2009, mise en scène d’Olivier Lépine, interprétation de Sylvio Arriola, Gabriel Fournier et Valérie Marquis, scénographie de Marie-Renée Bourget-Harvey.

Critique, Journal VOIR Québec

Critique, Journal VOIR Québec

Inspiré par : Salvador Allende, Victor Jara, Bertrand Russell, Richard Nixon, Henry Kissinger, George Bush, Eugene Jarecki, Antonio Gramsci, Alberto Pinochet, la Central Intelligence Agency, Patricia Verdugo, Sherry Jones, Elizabeth Farnsworth, Patricio Lanfrance et d’autres.

*n.b. la langue de la pièce est le québécois, celui que nous parlons.

 

 

¡ V I V A   P I N O S H I T ! 

 

  1. CÉRÉMONIE DU CAFÉ

 

Entrée des membres du conseil d’administration. Cafés. Le public prend part à l’assemblée. Au long de la pièce, A, B et C sont intervertibles n’importe quand.

TOUS : Bonsoir. Bienvenue à ce conseil extraordinaire du (date d’aujourd’hui).

VOIX OFF : Si vous vous levez , on vous tue.

TOUS : Procédons.

A : Je propose la lecture de l’ordre du jour.

B : J’appuie.

C : Je seconde.

On balaye le public du regard. Personne ne s’oppose.

A : Adopté à l’unanimité. Point numéro un, lecture du procès-verbal de la réunion précédente. Point numéro deux, l’art de persuader. Point numéro trois, élection de Salvador Allende au Chili en 1970. Point numéro quatre, réaction à la Maison-blanche. Point numéro cinq, le rapport Kissinger. Point…

B, le coupant : J’appuie.

C : Je seconde.

On balaye le public du regard.

A : Adopté à l’unanimité. Bon. Donc, point numéro deux : l’art de persuader.

 

 

  1. L’ART DE PERSUADER

 

A, B et C, se séparant le texte :

Il existe deux types de travail : le premier consiste à déplacer une certaine quantité de matière se trouvant à la surface de la terre ou de la travailler. Le second, à dire à quelqu’un d’autre de le faire. Le premier type de travail est désagréable et mal payé; le second est agréable et très bien payé. Banquiers, financiers, politiciens, présidents d’États ou de grandes compagnies, chefs de mafias… font tous le deuxième type de travail. On n’a pas besoin, pour accomplir ce genre de travail, d’avoir des connaissances dans le domaine où on donne des ordres : mais il faut par contre maîtriser l’art de persuader. Persuader par la parole, l’écrit ou l’image ou, si on n’y arrive pas, par l’usage de la force, la répression et la torture.

Celui qui fait le second type de travail est obligé, pour conserver son travail agréable et très bien payé, de s’assurer que celui qui déplace ou travaille la matière est plus faible que lui et qu’il ne pourra donc pas se rebeller pour cesser d’exécuter les ordres. Il s’arrange pour que les choses continuent d’être comme elles sont, qu’elles ne changent pas. C’est pourquoi on dit de lui que c’est un conservateur. La sécurité de sa situation est directement proportionnelle à la faiblesse de l’autre. Mais puisque l’autre doit être quand même assez fort pour exécuter les ordres, la situation optimale pour celui qui donne des ordres est celle où l’autre n’a toujours jamais plus que la tête hors de l’eau, jamais plus que le minimum nécessaire pour survivre et travailler.

De même, à l’international, les États dominants vont chercher à tout faire pour que les autres États…

TOUS : … n’aient jamais plus que la tête hors de l’eau.

Regards vers le public. Sourires.

A : Chili. 1970.

 Hymne national du Chili.

Mouvement.

La télévision s’allume.

 

 

  1. ALLENDE ÉLU

 

Santiago de Chile, des téléspectateurs regardent la soirée d’élections à la télévision.

UN PRÉSENTATEUR TÉLÉ : On peut maintenant révéler les résultats des élections présidentielles du 4 septembre 1970, oui, on me dit, finaux, les résultats finaux de la présidentielle, alors Radomiro Tomic, du parti démocrate-chrétien, a récolté 27,9% des votes, Salvador Allende, de l’Union populaire de gauche, a récolté 36,3% des votes, tandis que Jorge Alessandri du parti conservateur a récolté… 34,9% des votes (explosion de joie). Le gagnant officiel des élections présidentielles est Salvador Allende, chef de l’Union populaire, l’alliance bien connue des partis de gauche, nous allons maintenant aller voir du côté des conservateurs, on est plutôt déconfit n’est-ce pas Paloma? Je crois qu’on ne s’attendait pas à ce que Salvador Allende…

Le son de la télé est coupé, mais on voit passer des images d’Allende triomphant. Les téléspectateurs s’embrassent, ivres de victoire. L’un des gars ne cesse de donner des coups de poing (de joie) sur les bras d’un autre qui rit et se défend comme un enfant, heureux.

 VOIX OFF OU PROJECTION VIDÉO DE BARACK OBAMA : If there is anyone out there who still doubts that America is a place where all things are possible, tonight is your answer!

Acclamations monstre.

VOIX OFF OU PROJECTION VIDÉO DE RENÉ LÉVESQUE : J’ai jamais pensé que je pourrais être aussi fier d’être québécois que ce soir!

Acclamations monstre qui s’étendent et se tordent… On ferme la télé.

L’hymne national Chilien continue et déraille.

 


  1. RÉACTION À LA MAISON BLANCHE

 

Nixon à table. Il joue.

Kissinger entre tranquillement avec un journal en main. Son nom apparaît ou est prononcé : « Henry Kissinger, secrétaire d’État des Etats-Unis d’Amérique ». Puis « Richard Nixon, président des Etats-Unis d’Amérique ». Il en sera de même pour les autres personnages présentés plus loin dans la pièce.

NIXON : L’ambassadeur d’Iran nous attend en bas. Demande à ce qu’on ramasse les dossiers et puis…

KISSINGER : C’est Allende au Chili.

NIXON : What?

KISSINGER : Salvador Allende a été élu.

NIXON : What???

KISSINGER : Yes.

Silence. Puis Nixon donne un violent coup quelque part.

NIXON : The son of a bitch. (Un temps.) Assholes, ils l’ont élu, this son of a bitch.

Les deux hommes se regardent.

KISSINGER : Je vois pas pourquoi on devrait rester plantés là à rien faire et laisser un pays devenir communiste à cause de l’irresponsabilité de son propre peuple.

NIXON : Right. Fuck! Holy shit, the son of a bitch.

KISSINGER : La CIA demande combien on est prêts à débloquer.

NIXON : Check-moi bien aller. On va étrangler leur économie. Ils vont voir c’est quoi, un gouvernement marxiste. Ils vont regretter, these fuckin’ cocksuckers. On va foutre la merde. Ils vont venir nous supplier pour une nouvelle élection. Fais-moi un rapport le plus vite possible.

Ils sortent, pressés.

 


  1. TORTURE I

 

UNE FILLE, 35 ans plus tard : Tout le monde disait : “C’est historique, c’est historique, c’est historique”. On sentait physiquement que quelque chose d’extraordinaire était en train de se passer. Un pays d’Amérique latine – la corrompue, la pourrie, tout ce que vous voudrez – un pays d’Amérique latine élisait un gouvernement marxiste, celui de Salvador Allende, pis disait : “On va s’organiser tout seuls et on va sortir la tête de l’eau, on va prendre notre avenir en main”. C’était comme une deuxième révolution. La première, contre l’Espagne, on l’avait gagnée. Il avait fallu cent cinquante ans pour arriver à la deuxième, contre l’Amérique du Nord. On sentait que ça nous appartenait, vous comprenez, l’avenir était à nous. Mais vraiment, c’est pas juste des mots comme ça, là : l’avenir était à nous, le pays était à nous. Je pense pas que vous puissiez savoir de quoi je parle, parce que vos pays à vous ne sont pas à vous. On pleurait, on arrivait pas à y croire! Mon chum pleurait, mon frère arrêtait pas de lui donner des coups de poing sur les bras, il savait pas quoi faire de sa joie (elle rit). Quand je pense à eux, j’essaie de revoir leur visage comme il était ce soir-là.

Elle s’assombrit – la dernière fois qu’elle a vu leur visage, il était peut-être tout écrapouti par une crosse de mitraillette, ou brûlé.

 

 

  1. ALLENDE CONTRE-ATTAQUE

 

Les deux présidents répondent à la presse.

NIXON : Allende a gagné l’élection au Chili.

ALLENDE : Nixon est Président des Etats-Unis.

NIXON : Après, vous avez Castro à Cuba.

ALLENDE : Il n’est pas président du Chili.

NIXON : Ce que vous avez en fait en Amérique latine, c’est un sandwich rouge communiste. Éventuellement, ça va devenir rouge partout.

ALLENDE : Je ne ferai rien qui puisse porter préjudice à Nixon tant qu’il montre du respect pour le président du Chili.

NIXON : Le gouvernement des Etats-Unis ne peut simplement pas laisser les ennemis de la liberté venir s’incruster à ses portes.

ALLENDE : S’ils rompent avec ça une fois de plus, s’ils font table rase de l’autodétermination des peuples et de la non-intervention dans les affaires des autres États…

NIXON : Come on, it’s just common sense!

ALLENDE : … ils vont se frapper contre la réponse digne d’un peuple et de son gouvernement.

Bruit énorme d’acclamations d’une foule. Allende et Nixon sourient. Lèvent la main. Saluent. Noir.

 


  1. RAPPORT KISSINGER

 

A : Point numéro cinq. Le rapport Kissinger.

C : Je propose la distribution du rapport aux membres de l’assemblée dans le but de leur démontrer nos bonnes intentions dans le dossier de notre intervention au Chili.

A, à l’assemblée/public : Nous vous ferons signer un formulaire de non-divulgation à la sortie qui précise simplement que dans le cas d’une divulgation vous serez arrêté sans droit de recours à la justice et que vous disparaîtrez de la carte. Merci.

Au moment de distribuer, A jette un regard aux deux autres pour voir s’il y a objection.

B et C : J’appuie.

Regards vers le public… Pas d’objection.

 A : Adoption.

On distribue le rapport au public (membres de l’assemblée), ou on le projette sur un Powerpoint terne, administratif[2].

A, B ou C : Faites circuler par la droite, s’il vous plaît. Faites circuler par la droite, s’il vous plaît.

Pause-café lecture. Petite musique sans âme. Fin de la lecture.

A : Nous récupérerons les rapports à la fin de l’assemblée. Merci.

B, repassant rapidement… : Un, couper toute aide économique au Chili. Deux, instaurer un embargo économique, avec mesures punitives à l’encontre des pays qui maintiendraient leurs relations économiques avec le Chili, en bref : étrangler l’économie chilienne… Trois, établir des liens entre la CIA et les groupes anti-Allende au Chili. Quatre, établir des liens entre la CIA et le général en chef des forces armées chiliennes, le général René Schneider, en vue d’un coup d’État. Cinq, débloquer dix millions de dollars à cet effet.

C : Questions?

 


  1. VICTOR JARA 1

 

UN EX-PRISONNIER : Les militaires ont transformé le Stade du Chili en une sorte de camp de concentration pour mettre tous ceux qui avaient quelque chose à voir avec la gauche, ça faisait beaucoup de monde. Victor Jara, le chansonnier, était là, évidemment. Demandez-moi pas comment, il a réussi à trouver du papier, un crayon, et il s’est mis à écrire des chansons dans le camp, des chansons de protestation. Bon. Quand les militaires se sont rendus compte de ça, quand ils ont vu que des poèmes de Victor Jara se promenaient dans le stade, ben, évidemment ils se sont fâchés, ils ont paniqué. (Les imitant avec mépris) « Aaaah des poèmes, des poèmes, j’ai peur ». Mais là j’ai entendu un des officiers crier : « ¡a ese hijo de puta me lo traen para acá! ». Donc ils amènent Jara au centre du stade, où tous les prisonniers pouvaient le voir. L’officier lui dit : “Mets tes mains sur la table, chanteur marxista de mierda.”

 

 

  1. GÉNÉRAL RENÉ SCHNEIDER

 

Général René Schneider, commandant en chef des Forces armées chiliennes. 1970. Le nom de la femme, s’il est projeté : un long rectangle noir dans le style des documents déclassifiés de la CIA ( Madame Chosechose ). Elle est très séduisante.

RENÉ SCHNEIDER : Ils engagent toujours d’élégantes personnes comme vous à Chitelco?

Elle rit. Un temps.

RENÉ SCHNEIDER, séducteur : Alors. Qu’est-ce qui vous amène? Toujours séducteur : Parlez-moi de vos problèmes.

LA FEMME DE CHITELCO, manipulatrice : C’est une période sombre pour nous… Le président Allende veut nationaliser Chitelco. Il va nous acheter notre compagnie de force… La vérité c’est qu’on a peur, monsieur Schneider. On est pas tout seuls. On a peur et on est enragés. (Insidieuse) C’est clair que le gouvernement d’Allende va être de plus en plus confronté.

RENÉ SCHNEIDER : Oui, mais que voulez-vous que je fasse? C’est pas à nous d’interférer là-dedans. Ça se passe entre le gouvernement et le peuple…

LA FEMME DE CHITELCO : L’armée n’a pas du tout de rôle à jouer?

RENÉ SCHNEIDER : Oui, elle est là pour défendre la démocratie, dans son… dans sa…

LA FEMME DE CHITELCO, menaçante : Je vous le dis monsieur Schneider, on se laissera pas exproprier. On va réagir, on va résister. À combien près de la révolution ou de la guerre civile déciderez-vous que c’est essentiel pour l’armée d’intervenir? Laisseriez-vous les Chiliens ne serait-ce que commencer à s’entretuer?

RENÉ SCHNEIDER : Non, non. Mais on va attendre que le gouvernement nous donne un ordre.

LA FEMME DE CHITELCO : Et si le gouvernement vous donne pas d’ordre? Si le gouvernement est irresponsable, vous ferez rien?

Un temps.

RENÉ SCHNEIDER : Ça (il montre son uniforme, ou son arme), c’est avec l’argent de leurs taxes qu’on l’a payé, avec l’argent de leur travail. Moi, personne ne m’a élu. J’attendrai les directives d’Allende.

LA FEMME DE CHITELCO : Vous défendez ce communiste-là? Vous voulez que le Chili devienne un autre Cuba?

RENÉ SCHNEIDER : Écoutez…

LA FEMME DE CHITELCO : Avez-vous une propriété monsieur Schneider?

RENÉ SCHNEIDER : Oui.

LA FEMME DE CHITELCO : Comment réagiriez-vous si l’État vous enlevait votre propriété monsieur Schneider, pour la séparer en plusieurs appartements minuscules avec des murs immondes et y mettre une cohorte de pouilleux sous prétexte qu’il faut les abriter, les nourrir, les vêtir, même s’ils ne travaillent pas et ne savent rien faire d’autre que voler les gens et sniffer de la colle?

RENÉ SCHNEIDER, mal à l’aise : Écoutez, je crois pas…

LA FEMME DE CHITELCO : C’est ce qui est arrivé partout en URSS monsieur Schneider, et c’est ce qui s’en vient si cet homme reste au pouvoir.

RENÉ SCHNEIDER : Écoutez, écoutez, je ne suis pas d’accord avec les vues de monsieur Allende, moi non plus. Mais il a été élu. Et la constitution dit que l’armée est là pour défendre le gouvernement élu par le peuple.

LA FEMME DE CHITELCO : Vous vous laisseriez faire si on obligeait vos enfants à fréquenter une université publique, si on nationalisait toutes les universités, si on les ouvrait à n’importe qui? Vous aimeriez que l’éducation de vos enfants soit tellement médiocre qu’il leur soit ensuite impossible d’aller étudier à l’étranger, aux Etats-Unis, en Allemagne, au Canada?

RENÉ SCHNEIDER, à bout de nerfs : Je comprends, madame, mais… Qu’est-ce que vous proposez?

LA FEMME DE CHITELCO : Une action politique.

RENÉ SCHNEIDER, fronçant les sourcils : Dans les limites de la loi?

LA FEMME DE CHITELCO : Les limites de la loi, c’est relatif.

Il essaie de comprendre, est vraisemblablement tenté. Un temps.

 LA FEMME DE CHITELCO : Vous savez à qui appartient Chitelco?

RENÉ SCHNEIDER : À IT&T Corporation.

LA FEMME DE CHITELCO : Une compagnie américaine.

Entrée de John McCone. Il parle en simultané avec la femme.

RENÉ SCHNEIDER : Oui.

LA FEMME DE CHITELCO ET JOHN MCCONE : Qui a les contacts qu’il faut aux Etats-Unis.

RENÉ SCHNEIDER, suspicieux : Quelle sorte de contacts? Avec qui?

Elle ne répond pas. Ils se regardent intensément, elle essaie de lui faire comprendre, sans prononcer les mots, qu’elle travaille pour la CIA. Il comprend soudainement.

RENÉ SCHNEIDER, insulté : Les forces armées ne sont pas un moyen d’accéder au pouvoir politique ni une alternative au pouvoir politique! Elles sont là pour garantir le déroulement régulier de notre démocratie, et l’utilisation de la force dans un tout autre but constitue une haute trahison! Il n’y a rien qui puisse convaincre les forces armées à défaire ce que les politiciens ont construit au Chili, est-ce que c’est clair? Si c’est un coup d’État que vous voulez, je ne suis pas votre homme.

Il lui fait signe de partir. Il est outré, humilié, très agité. Après un long temps :

 RENÉ SCHNEIDER, explosant : Ils engagent toujours des putes comme vous dans les services secrets? Hijos de puta, ils croient vraiment que je vais bander sur leur pétasse et faire tout ce qu’elle me dit? Gringos culeados. Américains de merde! Puta su madre!

JOHN MCCONE ET LA FEMME: Il y a des situations où la loi n’a pas tout prévu, mon général.

 JOHN MCCONE : Nous avons beaucoup à vous offrir.

RENÉ SCHNEIDER : Sans la loi ton pays est foutu. Si t’es corrompu, c’est ta vache à lait que tu mets sur le gril.

 

 

  1. IT&T CORPORATION

 

Salle de business. Réunion spéciale entre Chitelco, compagnie basée au Chili, et sa compagnie-mère, IT&T Corporation, basée aux Etats-Unis.

 John McCone, Président-directeur-général d’IT&T corporation…

… et conseiller à la CIA.

 JOHN MCCONE : Don’t make me believe it! You got nothing??!

LA FEMME DE CHITELCO : Je réussirai pas à le convaincre. Il dit que c’est contre la loi, gna gna gna gna.

JOHN MCCONE : Tu lui as fait comprendre pour la CIA?

LA FEMME : Oui.

JOHN MCCONE : Qu’on lui offrait du financement à travers elle, qu’il pouvait devenir le prochain président s’il prenait la tête du coup d’État?!!

LA FEMME DE CHITELCO : Oui, oui.

JOHN MCCONE : Nothing?

LA FEMME DE CHITELCO : Nothing.

JOHN MCCONE : What the fuck?! Comment t’as fait ça? T’es pas allée assez loin. Je le savais qu’il fallait envoyer un homme.

LA FEMME DE CHITELCO : Non, c’était voulu comme ça, la CIA dit qu’il est plus sensible aux femmes.

JOHN MCCONE : Ils disent ça? Ben d’abord il fallait trouver une femme qui était capable de faire la job. Fucking hell! Il veut rien savoir!?! Fucking prick!

RENÉ SCHNEIDER: Y aura pas de coup d’État. Je vois pas ce que vous pouvez faire. Chitelco va être nationalisée, il vous reste à essayer de bien négocier pour la compensation…

JOHN MCCONE : What did you say?

LA FEMME DE CHITELCO : Si le chef de l’armée veut pas faire de coup d’État, je vois pas ce qu’on peut faire, à part essayer de bien négocier pour la compensation…

JOHN MCCONE : You shut up. You shut your fucking mouth up, is it understood? Chitelco c’est à nous, ok? C’est à nous. Le motherfucker à la présidence du Chili, s’il veut me l’acheter de force, il va manger ses bas.

Un temps.

LA FEMME DE CHITELCO : Il reste El Mercurio.

JOHN MCCONE : C’est quoi ça?

LA FEMME DE CHITELCO : C’est le plus gros journal au Chili, ça vous appartient.

JOHN MCCONE : Oh, oh, ça, oui.

LA FEMME DE CHITELCO : El Mercurio a déjà reçu 2 millions de dollars des États-Unis pour l’opposition à Allende. Faut pousser plus loin. Faut aller plus loin.

JOHN MCCONE : Right. Ok.

Un temps.

LA FEMME DE CHITELCO, récapitulant : Donc deux choses…

JOHN MCCONE : Organiser un meeting entre El Mercurio pis la CIA…

LA FEMME DE CHITELCO : … et puis enlever René Schneider de là.

JOHN MCCONE : Enlever René Schneider de là. Pis El Mercurio – préparer le monde pour un coup d’État.

LA FEMME DE CHITELCO : Faire sortir la droite dans la rue.

JOHN MCCONE : Good. Some of the money will come from us anyway. Je vais arriver à la CIA avec ça pis une poche d’un million. Bye.

LA FEMME DE CHITELCO : Bye.

JOHN MCCONE : Bye. « La classe dominante doit gouverner par un subtil équilibre entre la force et la persuasion ».

Il s’apprête à partir.

LA FEMME DE CHITELCO : C’est pas Lénine qui dit ça?

JOHN MCCONE : Lénine? Who the fuck is that guy?


 

  1. ALLENDE CONTRE LES MULTINATIONALES, ET HALLIBURTON

 

A, B et C visionnent un vidéo youtube du discours d’Allende à l’Assemblée générale des Nations unies, 1972. La traduction est simultanée. Le vidéo est monté théâtralement, avec cadre, marionnettes et objets.

ALLENDE, discours : On se retrouve face à un véritable conflit frontal entre les États et les grandes compagnies multinationales! Il y a une ingérence, une interférence des multinationales dans les décisions fondamentales des États, décisions politiques, économiques et militaires. Les compagnies multinationales ne dépendent d’aucun État, la somme de leurs activités ne répond ni n’est contrôlée par aucun parlement, par aucune institution représentative de l’intérêt collectif. En un mot, c’est toute la structure politique du monde qu’on est en train de laisser saper.

Dans notre confiance, ce qui solidifie notre foi en les grandes valeurs de l’humanité, c’est la certitude qu’il faut que ces valeurs prévalent, qu’il ne faut pas qu’elles soient détruites.

On passe à une autre vidéo Youtube.

NARRATEUR : 1989, Washington. (Un personnage apparaît). Le président, George Bush père. (Un autre personnage apparaît). Dick Cheney, Secrétaire d’État à la Défense – ici on dirait Ministre de la Défense. (Un tas de p’tits soldats apparaît). L’armée américaine. Eux, quand ils partent en guerre, ils font pas juste se battre ; ils font comme on voit dans les films, ils pèlent des patates, ils construisent des bases militaires, ils lavent les toilettes, etc.

DICK : Aye! J’ai une idée!

BUSH PÈRE : Quoi?

DICK : Pourquoi on fait pas peler les patates pis laver les toilettes par quelqu’un d’autre? Manipulateur : C’est pas des travaux bien bien dignes de nos men and women in uniform…

BUSH PÈRE : Par qui?

DICK : Ch’ais pas, une compagnie, qu’on paye!

BUSH PÈRE : Ouin tu penses?

DICK : Je vais demander à mon ami, voir si c’est une bonne idée!

BUSH PÈRE : Ok!

HALLIBURTON, qui apparaît à l’écran, sous la forme d’une boîte noire avec des bras (ou toute autre invention) : Han! Oui! Je trouve que c’est une super bonne idée!

NARRATEUR : Ça, c’est Halliburton, une compagnie privée.

BUSH PÈRE : Ok! Qui on engage?

DICK, pointant Halliburton : Lui, il pourrait le faire.

HALLIBURTON, en même temps : Moi, je pourrais le faire.

BUSH PÈRE : Ouin?

DICK : Veux-tu un contrat, man?

HALLIBURTON : Oui!

Dick prend un tas de billets de banque, ou un lingot d’or – qqchose qui représente de l’argent, et le donne à Halliburton.

NARRATEUR : Ça, c’est de l’argent public, qu’un peuple donne à son gouvernement pour que son gouvernement fasse quelque chose avec qui contribue au bien-être général de la société. Là, le gouvernement paye une compagnie privée pour qu’elle exécute un contrat qui contribue au bien-être général de la société.

Une fois la transaction terminée, Dick et Halliburton se font high five. Halliburton met des p’tits employés de Halliburton (peints en noir? sortis de la boîte) à côté des soldats de l’armée américaine.

NARRATEUR : 1992, Bush père est pas réélu. Cheney est au chômage.

HALLIBURTON : Tu veux-tu une job, man?

DICK : Hein, man, oui, t’es ben fin!

HALLIBURTON : Tiens! T’es PDG! C’est toi le chef, prends ce que tu veux.

Tout l’argent passe de Halliburton à Dick Cheney.

Neuf ans passent.

NARRATEUR : 2001. Le nouveau président, Bush fils (un nouveau personnage apparaît), nomme comme vice-président… Dick Cheney.

Dick quitte Halliburton à côté duquel il se tenait.

HALLIBURTON : Bye, man, on se refait ça!

DICK : C’est clair!

Ils se font high five. Dick jure sur la Bible.

DICK : Je soutiendrai et défendrai la Constitution des Etats-Unis contre tout ennemi, extérieur ou intérieur, et je m’acquitterai loyalement de mes devoirs. Que dieu me vienne en aide, merci. (Un temps. À Bush) Aye l’Irak… moé ça me fait peur.

BUSH : ah oui?

DICK : Oh oui. Pis l’Iran aussi là… iiiiii. Nos intérêts, nos intérêts, là, iiiii.

BUSH : C’est quoi, faut attaquer?

DICK : Moi, je serais toi là… Corée du Nord, iiiii.

Les tours jumelles tombent.

BUSH : AAAAAH

DICK : Pas le choix. Faut partir, Afghanistan, pas le choix, pas le choix, man. Halliburton on a besoin de toi pour bâtir des bases et peler des patates pour nos valeureux soldats! Ça va coûter combien là pour laver les toilettes?

HALLIBURTON : 6 milliards.

BUSH : 6 milliards???

DICK : Ah oui c’est le prix. Ah oui.

BUSH : Ah oui?

DICK : Ah oui ah oui.

Un autre tas d’argent passe à Halliburton.

HALLIBURTON : Merci man.

Une fraction du tas revient à Cheney en cadeau. Cheney en redonne un peu à Bush.

BUSH : Cossé ça?

Cheney parle dans l’oreille de Bush. Bush catche.

BUSH : Ouin. Iiii, t’avais raison, là, l’Irak…

DICK et BUSH : Iiiiii…

L’ARMÉE, tout en chœur : Let’s go!

Même manège avec un tas d’argent.

DICK, à Halliburton, en lui remettant un tas de cash (dont une partie lui revient, puis à Bush, même manège) : Envoye, toi, va les aider. Aaaaah le monde chiiiiie, terrorisme démocratie armes de destruction massive liberté freedom terroristes si t’es pas avec nous t’es contre nous liberté way of life liberté démocratie démocratie monde meilleur pour nos enfants freedom terrorists – envoye!

Autre tas d’argent, même manège.

LE NARRATEUR, dont on aperçoit le visage : On a un système où les intérêts des entreprises sont tellement entremêlés et entrelacés avec les forces politiques qu’on est arrivés au degré suprême de la corruption, où les élites politiques et les élites corporatives sont devenues les mêmes personnes.

On dit qu’aller en guerre c’est le prix de la liberté, mais le vrai prix de la liberté c’est la vigilance. « Ah, mais c’est pas moi, c’est mon gourvernement qui part en guerre, moi j’ai jamais été d’accord, chus pas là-dedans! » C’est ça que je veux dire quand je parle de vigilance. Le peuple n’a pas été vigilant avec ses gouvernements.

Fin de la vidéo.

A : Oui, bon, faudrait envoyer le lien aux avocats d’Halliburton.

B et C : Oui.

Gorgée de café.

 


  1. ASSASSINAT DE RENÉ SCHNEIDER

 

Sur la table, la scène se déroule en miniature, avec objets – voiture, lambes de poches (phares) et autres, pour recréer l’assassinat dans une rue de Santiago. Dit par les acteurs, l’un après l’autre, qui manipulent les objets. « L’America » de The Doors sort des hauts-parleurs.

  • Santiago, 22 octobre 1970.
  • Le Général René Schneider s’apprête à quitter le domicile familial pour se rendre sur son lieu de travail.
  • Il est en compagnie de son chauffeur personnel ainsi que de la sœur de ce dernier.
  • La voiture démarre.
  • Schneider et la femme sont à l’arrière.
  • Ils discutent, blaguent.
  • À l’avant, le chauffeur est nerveux. Il a un mauvais pressentiment.
  • À la radio, on entend (titre de chanson) de (tel artiste).
  • La voiture s’engage sur l’avenue Santa Rosa.
  • Soudainement, le chauffeur aperçoit quelque chose à la gauche de son véhicule, puis sur le devant.
  • Il freine brusquement.
  • Les automobiles entourent la voiture du Général.
  • Plusieurs hommes sortent des véhicules noirs.
  • Ils ont des mitraillettes à la main.
  • La femme hurle.
  • Un homme demande au chauffeur d’ouvrir sa porte.
  • (criant très fort, très agressif) Abre la puerta, hijueputa! (« Hijo de puta »).
  • Le chauffeur refuse et crie au Général de faire de même.
  • (paniqué, angoissé) No abra la puerta, General, no abra la puerta!
  • Le chaos s’installe sur l’avenue Santa Rosa.
  • Les assaillants lèvent, dans un mouvement rapide et précis, leurs mitraillettes vers la voiture.
  • La femme hurle.
  • Le chauffeur tente de sortir un fusil dissimulé sous le tableau de bord de la voiture.
  • Il reçoit une balle dans la tête.
  • Le Général Schneider sort un revolver de son costume militaire.
  • Une balle l’atteint à l’épaule.
  • Une autre atteint le thorax.
  • Puis une troisième, une quatrième, une cinquième, une sixième.
  • Il s’effondre sur son siège.
  • 17 balles logent dans son corps.
  • Les hommes regagnent leurs véhicules noirs et quittent les lieux.
  • Le silence règne sur l’avenue Santa Rosa.
  • Trois corps ensanglantés, deux hommes et une femme, sont entassés à l’intérieur du véhicule officiel de l’armée chilienne.
  • À la radio, (x) joue encore.

On quitte l’univers de la table.

Musique d’investiture politique. Le général Augusto Pinochet s’avance pour être investi comme nouveau commandant en chef des forces armées.

UNE PRÉSENTATRICE : Le nouveau général en chef des forces armées, Augusto Pinochet Ugarte!

PINOCHET : Je remercie le président Allende pour sa confiance, et lui demande d’agréer du sentiment de ma plus grande fierté, la fierté d’occuper aujourd’hui un poste que le peuple chilien gna gna gna gna gna gna.

LA PRÉSENTATRICE : Le président de la République du Chili, Salvador Allende!

Allende s’avance. Pinochet et lui se serrent la main. Allende tente d’attraper son regard, mais Pinochet regarde partout autour, sourit aux flashs de photo.

 

 

  1. MONTÉE DES TENSIONS. GUERRE CIVILE?

 

Montée des tensions en 1972. Ça chie dans le pays. Il y a des grosses manifestations anti-Allende ET des grosses manifestations pro-Allende. Ça sent la guerre civile.

UN(E) MANIFESTANT(E) : C’est du vol! J’ai même pas voté pour ce gouvernement de merde, pourquoi il ose venir me dire qu’il faut partager mes biens? Redistribue les tiens, enculé, mais les miens sont à moi.

UN JEUNE GAUCHISTE : Avant Allende le Chili c’était pas un pays libre, c’était une colonie américaine! Il est temps de gonfler la poitrine et de dire « basta »!, de dire « non »! Cette fois-ci, vous nous aurez pas, cette fois-ci, c’est le peuple qui gagne. Parce qu’on va gagner. Et vos privilèges de merde on va vous les arracher de la gorge, vous allez les cracher.

UNE MADAME RICHE : Ils vont enlever Allende de d’là et ils vont le mettre à la porte, pour tout ce qu’il a détruit, moulu, pour la terre qu’il a achetée à mon père à un prix ridicule pour la donner à des paysans sans terre… à des – mon père a travaillé toute sa vie, mon grand-père a travaillé toute sa vie pour acheter cette terre-là et nous la léguer, et maintenant Allende vient nous dire qu’il nous l’achète pour la donner à des fainéants qui n’ont jamais travaillé pour avoir leur propre terre? C’est ça, ce gouvernement corrompu, dégénéré, monsieur. Tous les communistes doivent quitter le Chili, et s’ils ne veulent pas partir de leur plein gré, on va les faire partir, monsieur. Les marxistes pourris nous allons les sortir de là.

UN AUTRE : Juste au moment où on allait se libérer de l’impérialisme yankee, vous pouvez voir ici des chiliens vendus à l’impérialisme, qui veulent se mettre d’accord avec les yankees pour se diviser entre eux le fruit de l’exploitation du reste du peuple chilien. Si c’est pas de la trahison, ça, monsieur!

UN MONSIEUR RICHE, se défendant : Non, je ne suis pas contre la volonté du peuple! Mais si le gouvernement veut nous vendre aux communistes, s’il veut nous vendre à Fidel Castro, moi, je ne le laisserai pas faire. Si le gouvernement veut que je le considère comme mon gouvernement, qu’il me respecte, monsieur. Et que Fidel Castro aille se faire foutre.

UN(E) JEUNE : Allez chier monsieur Castro, on vous a dans le derrière!

UN AUTRE : C’est à cause de vous que tout ça va finir en guerre civile! Gang de fascistes, je vous encule profondément, mon cheval vous encule!

UN AUTRE : Communistes, enfants de chienne! Tapettes de merde!

UN AUTRE : Le raisonnement des fascistes c’est : « mon grand-père était plus fort que le tien, il a exploité le tien et l’a fait travailler comme un boeuf pour s’enrichir sur son dos. Maintenant, moi, j’hérite de mon grand-père fasciste, je suis riche, toi t’hérites rien de ton grand-père mineur ou paysan ou whatever, alors j’ai le droit de t’exploiter ». J’ai le culot de t’exploiter, oui. Mais leur culot, on va leur faire ravaler! Venceremos!

DEUX AUTRES : Venceremos!

UN(E) JEUNE : Allez chier monsieur Castro, on vous a dans le derrière!

UN AUTRE : Communistes, enfants de chienne! Tapettes de merde!

UN AUTRE : Va chier Nixon! On t’a dans le cul!

UN AUTRE : América de mieeeerda

UN AUTRE, vraiment agressif : Muera América! Basta de dictadura colonial yankee! À mort les Etats-Unis, aaaaaaaah!

Changement rapide d’atmosphère.

UNE AMÉRICAINE, bouffant des chips devant sa télé : Why do they hate us?

UN PERSONNAGE-EXPERT, très énergique, agité, comme s’il était au milieu d’un débat enragé : L’effet boomerang, c’est un terme que la CIA utilise. L’effet boomerang, ça veut pas dire les conséquences involontaires de nos opérations à l’étranger; ça veut dire les conséquences involontaires de nos opérations à l’étranger qui sont délibérément gardées secrètes et qui sont inconnues du public. Alors quand les représailles leur tombent dessus, les Américains sont pas capables de les mettre en contexte, de relier les causes et les effets, ils arrivent à des questions comme : why do they hate us – pourquoi ils nous haïssent? Le onze septembre est un bon exemple de ça!

 


  1. ALLENDE, DERNIER DISCOURS À LA RADIO

 

Dans la Moneda. On voit une réplique du bâtiment en petit, sur la scène.

UNE VOIX : Onze septembre. 1973.

Allende boit son café du matin, il essaie de travailler, est stressé. Une femme entre. Il la regarde avec angoisse.

LA FEMME : Les communications avec la marine sont coupées.

ALLENDE : Et l’armée de terre?

LA FEMME : Vous devriez contacter vous-même le général.

ALLENDE, prend le téléphone : Ici la Moneda, je veux parler au général Pinochet, s’il vous plaît. (Un temps.) Général, vous allez faire quoi maintenant? Oui – je suis encore le président de ce pays, et je veux savoir ce que vous comptez faire maintenant.

Pinochet raccroche.

ALLENDE, dans une angoisse qu’il tente de camoufler, ordonne : La radio, la radio, la radio, la radio.

La femme l’aide à s’installer avec l’émetteur radio. Dans les moments de pause, angoisse absurde. Jouets de guerre autour de la petite réplique de la Moneda. 

ALLENDE, solennel : 8h45. Nous faisons face à un coup d’Etat auquel participe la majorité des Forces armées. Mais que ceux qui veulent arrêter l’Histoire et ignorer la volonté majoritaire du Chili l’entendent : je quitterai la Moneda quand mon mandat sera terminé. Je défendrai cette révolution chilienne et je défendrai le gouvernement. Je n’ai pas d’autre choix. Il faudra me cribler de balles pour m’empêcher de réaliser le programme du peuple. (Tout à coup plus sérieux, presque en abandonnant.) Si on m’assassine, le peuple continuera son chemin. Ce sera peut-être plus difficile, plus violent, mais ce sera une leçon très claire pour tout le monde : ces gens ne reculent devant rien. 9 h 03. En ce moment, des avions nous survolent. Il est possible qu’ils nous mitraillent. Je vous appelle à avoir la foi. L’Histoire ne se retient ni par la répression ni par le crime. Il est possible qu’ils nous écrasent. Mais le futur appartiendra au peuple, aux travailleurs. L’humanité avance vers la conquête d’une vie meilleure.

On entend comme d’un haut-parleur la voix de Pinochet.

PINOCHET : Premièrement, le président de la République doit remettre immédiatement sa charge présidentielle aux Forces Armées et Carabiniers du Chili. Deuxièmement, les Forces Armées et Carabiniers du Chili sont unis dans la mission historique et responsable de lutter pour la libération de la patrie et éviter que notre pays tombe sous le joug marxiste.

Pendant la dernière partie du discours, des avions bombardent la Moneda miniature, puis, plus tard, des tanks arrivent, desquels sortiront des soldats qui s’engouffreront, à la toute fin, dans la Moneda.

ALLENDE : 9 h 10. C’est certainement la dernière opportunité que j’ai de vous parler. L’aviation a bombardé les antennes de Radio Magallanes. Mes mots ne sont pas ceux de l’amertume mais ceux de la déception. Qu’ils soient une punition morale pour ceux qui ont trahi leur serment : les soldats du Chili, les commandants en chef, l’amiral Merino, qui s’est autoproclamé commandant de l’Armée, Monsieur Mendoza, général méprisable, qui hier avait manifesté sa solidarité et sa loyauté envers le gouvernement, et aujourd’hui s’est auto-désigné directeur général des carabiniers. Ils ont la force, ils pourront nous asservir mais ne bloqueront pas les processus sociaux, ni avec le crime, ni avec la force. L’Histoire est à nous, c’est le peuple qui la fait. En ce moment crucial, la dernière chose que je voudrais vous dire est que j’espère que la leçon sera retenue : le capital étranger, l’impérialisme et l’alliance contre le progrès ont créé le climat qui a poussé les Forces armées à rompre leur tradition, celle que leur avait enseignée le général Schneider, victime de la même classe sociale qui aujourd’hui attend de reconquérir le pouvoir pour défendre ses propriétés et ses privilèges. Je m’adresse au Chilien, ouvrier, paysan, intellectuel, à tous ceux qui seront persécutés parce que dans notre pays le fascisme est présent, déjà depuis un moment, il a déjà assassiné le regretté général Schneider, face au silence de ceux qui avaient l’obligation d’intervenir. Ils vont sûrement faire taire Radio Magallanes et vous ne pourrez plus entendre le son métallique de ma voix tranquille. Peu importe. Au moins vous aurez le souvenir d’un homme digne, loyal à la Patrie. Le peuple doit se défendre, mais pas se sacrifier. Il ne doit pas se laisser humilier, mais il ne doit pas non plus aller au devant des balles. D’autres hommes dépasseront ce moment gris et amer où la trahison prétend s’imposer. Allez de l’avant en sachant que bientôt s’ouvriront de grandes avenues où passera l’homme libre pour construire une société meilleure. Vive le Chili! Vive le peuple! Vive les travailleurs! Ce sont mes dernières paroles. J’ai la certitude que le sacrifice ne sera pas vain.

Il voudrait dire autre chose, mais ferme le micro.

LA FEMME : Monsieur le président, ils vous offrent un sauf-conduit. Ils ont mis un avion à votre disposition, ils proposent les Etats-Unis.

ALLENDE : Pour me lâcher dans le Pacifique? J’aime la mer mais pas tant que ça.

VOIX OU PROJECTION ÉCRITE : « C’est une politique ferme et persistante qu’Allende doit être renversé par un coup d’État. Il est impératif que ces actions s’exécutent clandestinement, d’une manière sécurisée, pour que le gouvernement des Etats-Unis et la main américaine restent bien camouflés. » Câble interne de la Cia, de Washington à Santiago.

Des G.I. Joe ressortent de la Moneda avec des morts sur des civières (des p’tits bonhommes enroulés dans du papier de toilette?). Pendant ce temps, on entend, en voix off, une conversation walkie-talkie entre le général Pinochet et un autre général.

PINOCHET : À onze heures pile, il faut attaquer le palais de la Moneda. Parce que ce gars-là va pas se rendre.

L’AUTRE : On est déjà en train d’attaquer. Allende est dans le palais. C’est quoi nos bases de négociation?

PINOCHET : Capitulation sans conditions! Pas de parlementage. Capitulation sans conditions!

L’AUTRE : Conforme. Alors, on maintient l’offre de le sortir du pays?

PINOCHET : On maintient l’offre de le sortir du pays. Mais l’avion tombe en plein vol. L’avion s’écrase.

L’AUTRE : Conforme. Hehehe.

PINOCHET : Quand on se débarasse d’une chienne, on jette la litière.

L’AUTRE : Conforme.

 


  1. VICTOR JARA II

 

L’EX-PRISONNIER : « Mets tes mains sur la table, chanteur marxista de mierda. » Jara met ses mains sur la table. Le militaire sort une hache, d’un coup sec, pfuuuut! Il lui coupe les doigts d’une main. Et tout de suite pfuuuut! Il lui coupe les doigts de l’autre main. À ce génie, tu comprends, que tout le monde adorait! Alors, pendant que Victor Jara s’effondre sur le sol et que les 6000 détenus font un long « ooooooh », le militaire lui tend une guitare et lui dit « chante, joue de la guitare maintenant, pour ta pute de mère ».

 

 

  1. TORTURE EN DIRECT, 1975

 

L’INTERVIEWEUR : Et le matin du onze septembre?

LA FEMME : On pouvait voir les avions lâcher des bombes et on sentait le sol qui tremblait. Je me rappelle que j’ai pensé : « c’est à ça que ça doit ressembler, le Vietnam ». J’avais peur, mais même si j’ai toujours été socialiste, je me disais : « si le gouvernement d’Allende tombe, bon, peut-être que les choses vont s’améliorer ».

L’INTERVIEWEUR : Vous avez été arrêtée le matin d’après?

LA FEMME : Oui. Il m’ont emmenée avec d’autres pis ils nous ont fait asseoir dans le stade du Chili deux jours, sans dormir ni manger ni aller aux toilettes. Ils nous répétaient mille fois par jour dans les hauts-parleurs : « s’il y en a un qui se lève, on le tue! ». Il y avait des lumières énormes et aveuglantes, je savais jamais si on était le jour ou la nuit.

L’INTERVIEWEUR : Qu’est-ce qui est arrivé au bout de deux jours?

LA FEMME : Ils nous ont laissé aller aux toilettes. Mais dans les toilettes, il y avait tellement de sang que j’ai pas été capable. C’était comme l’image dans le conte, Barbe-Bleue, quand la fille échappe la clé pis que la clé se tache de sang. Le sang couvrait tout le sol, une inondation de sang.

L’INTERVIEWEUR : Avez-vous été torturée personnellement?

LA FEMME : Si, claro.

L’INTERVIEWEUR : Seriez-vous prête à raconter les tortures que vous avez subies?

LA FEMME, avant même qu’il ait terminé sa question : No. No.

Il répète sa question plusieurs fois, de plus en plus agressivement, et elle répète sa réponse, jusqu’à ce qu’elle éclate :

LA FEMME :  Y a eu des milliers de torturés. Tous ceux qui étaient contre le régime étaient arrêtés. Les artistes, les intellectuels, les professeurs, les étudiants… ils disparaissaient tous. Y avait tellement de prisonniers qu’ils savaient plus quoi en faire. Y avait tellement de prisonniers qu’ils les attachaient à des barres de métal pour les lancer encore vivants dans le Pacifique.

 

 

  1. EN TRAIN DE GAGNER

 

A : Oui, on a renversé des gouvernements. Oui, on a utilisé nos services de renseignements pour des opérations secrètes, on a collaboré avec des pays qui violaient les droits humains de façon monstrueuse, on les a consolidés, on les a entraînés à commettre d’autres violations des droits humains.

B : Mais on a fait tout ça pour des raisons commerciales! On a créé de la richesse!

A : Au lieu de juste s’emparer du pays comme des barbares, on a une meilleure manière, on va là-bas et on installe un genre de libre-marché, qu’on veuille vendre nos produits à leurs citoyens ou qu’on veuille exploiter leurs ressources naturelles, peu importe, on a besoin d’être dans ce pays-là pour quelque raison que ce soit et là on va parler de libre-marché, de libre-échange.

B : On veut que nos compagnies réussissent dans leur pays.

C : La tentative de démocratie à laquelle on assiste chez nous est une lutte constante entre la démocratie et le capitalisme. Il y a eu des flux et des reflux, des fois la démocratie a l’air de gagner, on pense qu’elle arrive à contrôler les puissantes forces du marché…

B : …mais la réalité fondamentale c’est que la plupart des décisions gouvernementales aujourd’hui sont substanciellement dictées par nos intérêts commerciaux.

A : C’est clair, on est en train de gagner. On a gagné sur le communisme, maintenant on gagne sur la démocratie.

B éclate de rire.

B : Y a une joke russe qui dit : « pendant les années communistes en URSS, j’ai compris que tout ce que Marx avait écrit sur le communisme était faux. Après la chute du communisme, j’ai compris que tout ce que Marx avait écrit sur le capitalisme était vrai. »

Tout le monde rit.

 


  1. PINOCHET AU POUVOIR

 

Disours d’investiture.

PINOCHET : Les forces armées et la police ont mis un terme à cette situation de chaos, de haine, de destruction et de la totale insécurité à laquelle le marxisme a conduit le Chili. Attention, nous n’avons pas encore complètement vaincu le marxisme. Le marxisme est comme un fantôme : c’est très difficile de l’attraper, presque impossible. Mais nous allons l’attraper partout où il se présente, du moins à l’intérieur de nos frontières. Merci.

Changement de lumière. On n’est plus en public. Manuel Contreras, chef de la DINA, les services secrets du Chili.

MANUEL CONTRERAS : Nous avons reçu de l’équipement et allons recevoir de la formation.

PINOCHET : De… de la…

CONTRERAS : De la CIA, oui. (Lisant) « Activités de formation : infiltrations, répression de la contestation au niveau national, collecte d’informations, techniques d’interrogatoire… »

PINOCHET : C’est ça. Que tout le monde comprenne bien qu’il est pas dans son avantage de s’opposer à nous.

CONTRERAS, exultant comme un enfant : Exact. Pas du tout dans son avantage.

Changement de lumière. On revient en public, autre discours :

PINOCHET : Mais je vais vous rappeler un proverbe, messieurs : « Celui qui ne fait rien n’a peur de rien ». En conséquence, si vous n’avez rien fait, pourquoi avez-vous si peur des services secrets? (Un temps) Bon. Qui ici a encore peur?

Il détaille le public, regarde presque chaque personne une par une. Comme personne ne lève la main…

PINOCHET : Bon. Tout est réglé, alors.


 

  1. RÉPRESSION

 

UNE PROF : D’ailleurs c’est ce que cet auteur-là pense aussi, l’économie c’est une science humaine, c’est pas une science mathématique, on applique des politiques économiques sans être certains qu’elles sont bonnes, qu’elles vont fonctionner. Comme on a pas de preuves qu’une économie capitaliste, par exemple, fonctionne mieux qu’une économie socialiste, la seule chose sur laquelle on peut se baser, c’est l’idéologie. On croit à un système économique comme on croit en un dieu plutôt qu’en un autre, dépendemment des époques, des régions…

Des militaires entrent, s’emparent de la prof. Elle répète son discours en se débattant. Mouvement, bataille. On la maîtrise, on l’enduit de Pepsi et on lui jette une allumette.

 

 

 10. TÉLÉPHONE KISSINGER – NIXON (declassified : TelCon 9/16/73 (Home) 11:50)

 

KISSINGER : Hello.

NIXON : Hi, Henry.

KISSINGER : Mr. President.

NIXON : Where are you? In New York?

KISSINGER : No, I’m in Washington, I’m working. I may go to the football game this afternoon if I get through.

NIXON : Good, good. Ben c’est l’ouverture, c’est meilleur qu’à la télé. Rien de nouveau ou d’important?

KISSINGER : Rien de très important. Le truc chilien est en train de se consolider et évidemment les journaux ici sont en train de chiâler parce qu’un gouvernement pro-communiste a été renversé.

NIXON, méprisant : Bon, bon, bon, bon.

KISSINGER : Je veux dire, au lieu de célébrer. Dans le temps d’Eisenhower, on aurait été des héros.

NIXON : Oui mais on a pas – je veux dire – notre rôle a pas paru dans cette affaire-là, il y a pas eu de fuites.

KISSINGER : Officiellement, on l’a pas fait. Je veux dire, on les a aidés.

NIXON : C’est ça. C’est comme ça que ça va être raconté. Mais écoute, là, pour le peu que ça intéresse le monde, laisse-moi te dire qu’ils vont pas écouter la merde des Démocrates cette fois-ci.

KISSINGER : Absolument pas.

NIXON : Ils savent que c’est un gouvernement pro-communiste pis c’est ça qui est ça.

KISSINGER : Pis pro-Castro.

NIXON : Mais l’affaire, là, oublie le pro-communiste. C’était un gouvernement anti-américain all the fucking way.

KISSINGER : Oh, carrément.

NIXON : Là, laisse pas les éditorialistes pis les chiâleux s’étendre là-dessus.

KISSINGER : Ah, ça me dérange pas. Je faisais juste t’en faire part.

NIXON : Oui, tu m’en fais part parce que c’est juste typique de toute la merde contre laquelle on se bat.

KISSINGER : Pis de l’incroyable hypocrisie dégueulasse…

NIXON : Ben oui, c’est ça, ben oui.

KISSINGER : … de ce monde-là. Quand c’est l’Afrique du Sud pis l’apartheid, là c’est si on les renverse pas qu’ils chialent, pis c’est encore l’enfer.

NIXON : C’est clair.

KISSINGER : Mais à part ça les choses sont tranquilles. Les Chinois envoient des p’tits signaux amicaux.

NIXON : Ah oui?

KISSINGER : Ben leurs journaux ont arrêté de nous attaquer, pis ils blastent les Russes comme des malades.

NIXON, impressionné, amusé : Oooh, tiens tiens…

Rires, ils sont contents.

Passe un petit hélicoptère. Des prisonniers miniatures en tombent, dans l’océan, en bougeant les jambes, les bras (ils sont encore vivants). Bruit assourdissant d’hélicopthère. Puis on voit flasher, quelque part, les photos bien connues des petits corps en chute hors du World Trade Center le onze septembre 2001.

VOIX OU PROJECTION TEXTUELLE : Le système capitaliste vomit des hommes. Eduardo Galeano.

 

 

 11. VICTOR JARA III

 

L’EX-PRISONNIER : « Chante, joue de la guitare maintenant, pour ta pute de mère ». Et Jara qui était tellement orgueilleux, tellement fier, il se lève debout, les mains qui dégoulinaient de rouge, il se lève le menton comme ça, il se met à chanter l’hymne de Unidad Popular, qui était le parti d’Allende, mais il a la voix toute écrasée par l’angoisse, on entend rien. (Méprisant) Les militaires font « hehehehe », ils sont contents. Là, certains prisonniers se mettent à chanter avec lui pour qu’on entende quelque chose, René Mella qui était son bon ami, Jano Perez et d’autres, et tout de suite après, pas long, dix secondes après, il y a une conflagration de voix et là une quantité énorme de prisonniers sont en train de chanter l’hymne tous ensemble avec Victor Jara – imagine, l’hymne du parti qui venait tout juste d’être renversé, c’était… (il ne trouve pas les mots).

Évidemment qu’à ce moment-là, ils l’ont tué. Pam, pam, pam, quelque chose comme 40 coups de feu dans la poitrine. Ils ont tiré aussi dans la foule.

 

 

12. COUPES À L’UNIVERSITÉ

 

Edward M. Korry, ambassadeur américain au Chili.

AMBASSADEUR AMÉRICAIN AU CHILI : La torture au Chili est devenue… préoccupante.

KISSINGER : Préoccupante. Qu’est-ce tu veux dire?

AMBASSADEUR : Elle se fait à très grande échelle, un peu au hasard, j’ai l’impression. Il y a beaucoup de fuites, les gens sont de plus en plus au courant et il y a une préoccupation croissante dans la population.

KISSINGER : Dis-lui de couper les cours de science politique dans les universités.

AMBASSADEUR : Directement au général?

KISSINGER, en même temps que la question : Oui, directement à Pinochet

AMBASSADEUR : Sciences sociales en général?

KISSINGER : Oui, sciences sociales en général. Que tout le monde s’inscrive en chimie, en sciences physiques, en biologie.

AMBASSADEUR : En médecine.

KISSINGER : Oui, en médecine, pas de problème avec ça.

LA SECRÉTAIRE : Lait, sucre, monsieur l’ambassadeur?

AMBASSADEUR : Noir.

Elle leur remet à chacun leur café.

KISSINGER : Ou qu’ils ne s’inscrivent pas du tout à l’université. Qu’ils récoltent du café.

Rires.

KISSINGER : Ah oui, note aussi : qu’il coupe les subventions à l’éducation. Ce que ça donne, des pauvres à l’université…

AMBASSADEUR : Des socialistes.

KISSINGER, après une sip de son café trop chaud : Des socialistes.

L’acteur jouant l’ambassadeur se réveille, sort du jeu, regarde le public, effaré. Improvisation de tribun. « Wo, minute, qu’est-ce qui est en train de se passer???!! » Il questionne le public, parle sincèrement et énergiquement, toute trace de blasé est disparue. « Wake up! » « C’est nous qui faisons l’histoire, c’est maintenant, LÀ!! » Ça doit être troublant d’instantanéité, de réalité, d’émotion et de désespoir/espoir.

On lui tire dessus.

On lui met une cagoule orange sur la tête.

 

 

13. TORTIONNAIRES EN PAUSE

 

Les tortionnaires parlent comme deux psychologues pour enfants parleraient de leurs clients. Ils boivent un pepsi.

TORTIONNAIRE 1 : Dans le fond, ils demandent juste à parler.

TORTIONNAIRE 2 : Je pense qu’il y a une certaine culpabilité aussi.

TORTIONNAIRE 1 : Ben oui, d’avoir voulu faire souffrir le peuple, d’avoir été des communistes.

TORTIONNAIRE 2 : Des communistes. Comment… Pfff.

TORTIONNAIRE 1 : Je comprendrai jamais moi non plus.

TORTIONNAIRE 2 : Mais y en a qu’il y a rien à faire, sont irréchapables.

TORTIONNAIRE 1 : Dans ce temps-là, pas le choix.

TORTIONNAIRE 2 : Pas le choix.

TORTIONNAIRE 1 : Pas le choix.

TORTIONNAIRE 2 : Pas le choix. Pow, pow.

TORTIONNAIRE 1 : Pow, pow.

TORTIONNAIRE 2 : Des fois tu penses vraiment qu’ils savent rien – ils mentent bien les osties – mais tu fouilles un peu, tu continues, tu persévères, pis la vérité sort.

TORTIONNAIRE 1 : Les couilles…

TORTIONNAIRE 2 : Ouin. Les couilles, c’est rare que ça fait pas sortir une p’tite information.

TORTIONNAIRE 1 : As-tu travaillé avec les lits métalliques?

TORTIONNAIRE 2 : Non?

TORTIONNAIRE 1 : C’est nouveau, c’est Acevedo qui a amené ça. Dans le fond tu couches le gars sur le lit métallique pour l’interroger, pis tu l’attaches, là, direct sur la grille métallique du lit, t’sais, tout nu, pis au lieu de mettre l’électricité en quelque part de précis sur le gars ben tu fais juste la mettre n’importe où sur le lit, t’sais, là ça conduit partout en même temps.

TORTIONNAIRE 2, impressionné, sérieux : Aaah ben oui, c’est pas bête…

TORTIONNAIRE 1 : Pis si tu veux développer d’autres idées, on a des rats puis des chiens aussi, sont en arrière, t’sais des fois, pour interroger les filles ça peut être le fun.

TORTIONNAIRE 2 : Ah d’ailleurs je voulais te dire : quand ils sont trop maganés, là, renvoies-les pas dans leur cellule.

TORTIONNAIRE 1 : Les chiens?

TORTIONNAIRE 2 : Non, non, les communistes. C’est parce que là, si quelqu’un les voit…

TORTIONNAIRE 1 : Ok. Fait que je fais juste…

TORTIONNAIRE 2 : C’est ça, achève-les pis tu les mettras en arrière, après nous autres on va s’occuper de leur trouver une place.

TORTIONNAIRE 1 : Ok c’est bon. (Il/elle s’adresse au public.) Ah, come on. Le miracle économique chilien ne fut possible QUE grâce à la dictature. C’est seulement en restreignant les libertés politiques qu’on peut garantir les libertés économiques, la prospérité, dans un pays pauvre. C’est sûr que le coup d’État a été sanglant, c’est un coup d’État, for God’s sake! Même là, la plus grande menace aux « human rights », c’était pas Pinochet mais le communisme. Maintenant c’est le terrorisme, dans ce temps-là c’était le communisme. Hahaha : vous avez déjà entendu la blague sur les vautours? Après le coup d’État, les plus gros supporteurs de la junte militaire étaient les vautours, parce qu’il y avait beaucoup de cadavres dans les rues. (Il se trouve très drôle, rit beaucoup, d’un rire un peu débile.) I love this one. Mais, je veux dire, if you want to make an omelet, you have to break some eggs. Bon, là, vous allez me demander comment la torture peut garantir des libertés économiques. Come on. You think Pinochet invented torture? Where do you come from? Il y a toujours eu de la torture là où il y a eu de la contestation. C’est dommage, mais c’est comme ça. (Riant : ) Je veux dire, come on, fermez-la et laissez-moi faire mon travail, you know what I mean?

TORTIONNAIRE 2 : Les services secrets ont agi avec dureté et avec fermeté quand c’était nécessaire.

TORTIONNAIRE 1 : Explique-leur ce que ça veut dire… dureté, fermeté.

TORTIONNAIRE 2 : Dépendamment du prisonnier politique, dépendamment du rôle politique qu’il avait joué. Mira, es muy simple. Je leur disais toujours : « Regarde. De toute façon, tu vas me donner ce que je veux. Parce qu’un moment va venir où on sera pas en train de converser comme on le fait en ce moment. J’ai certaines méthodes pour interroger, et tu sais de quoi je parle. » Alors là, si le prisonnier choisissait de se taire, hein, ça restait dans ses choix de parler et de couper ça court, n’est-ce pas, ben on le déshabillait, bien sûr, ensuite, si c’était les électrocutions, on installait le petit truc à la pointe des seins, des mamelons des personnes, juste deux petits trucs ici, sans plus, puis aussi dans le vagin si c’était une femme ou dans le… ou sur les… si c’était un homme. Et à partir de là, tu pars la machine et la personne reçoit un choc. No más. C’est une méthode! Écoute, tu étudies en services de renseignements, c’est pas pour aller acheter des patates au marché! Les renseignements, c’est une science, c’est un art, me entiendes o no?

 

 

14. INDIGESTION

 

INTERVIEWEUR : Quelqu’un vous a déjà demandé de décrire votre torture?

INTERVIEWÉ(E) : Personne.

INTERVIEWEUR : Pourquoi?

INTERVIEWÉ : Je pense que c’est une espèce de pudeur partagée. Personne me le demande. C’est comme un sous-entendu.

INTERVIEWEUR : Pour ne pas vous blesser ou pour ne pas se blesser eux-mêmes?

INTERVIEWÉ : Par pudeur, je dirais. Il y a des choses dont on parle pas. Si je dis que j’ai une indigestion, personne demande que soient détaillés la texture ou la couleur des morceaux de vomi, ou jusqu’à quelle hauteur la merde s’est collée sur les côtés du bol de toilette. C’est dégoûtant. Et la torture est dégoûtante.

Il reste immobile à regarder son interlocuteur.

VOIX OFF : Compte-rendu d’interrogatoire, onze décembre. 18h. Le détenu est encapuchonné, enchaîné et attaché sur une litière pour le transport au Camp. 18h30. Le détenu arrive au Camp et on le dirige à la salle d’interrogatoire. Les poignets et chevilles du détenu sont enchaînés au sol. Stroboscope, hauts-parleurs, chauffage intense. 20h. On déshabille le détenu, on éteint le chauffage et on actionne l’air climatisé. 22h. On éteint l’air climatisé et on actionne le chauffage. Minuit. On éteint le chauffage et on actionne l’air climatisé. On continue pendant 8 heures. Douze décembre, 8h. L’officier entre dans la salle d’interrogatoire, trouve le détenu dans une position fœtale, un tas de cheveux et des excréments à côté de lui. L’officier lui offre de l’eau. Le détenu boit. 8h15. Une laisse est attachée au cou du détenu. On commence à lui apprendre des leçons comme « reste », « ici », et « jappe », pour élever son statut social à celui d’un chien. Le détenu devient très agité. 11h15. Les cours de chien continuent et le détenu déclare qu’il devrait être traité comme un être humain. On fait venir un doberman et on annonce au détenu que le doberman a été entraîné pour violer les prisonniers. Le détenu soutient toujours qu’il ne sait rien. 14h. On ordonne au détenu de se lever debout et on remet du Red Hot Chili Peppers à plein volume. On lui dit qu’il pourra dormir quand il avouera la vérité. Le détenu déclare qu’il n’a jamais rencontré aucun membre d’Al-Qaïda. 18h. Le détenu tombe au sol, on lui ordonne de rester debout. Les docteurs vérifient l’état du prisonnier et déclarent que l’interrogatoire peut continuer. 20h. Corpsman vérifie les signes vitaux and finds the detainee’s pulse is unusually slow. 20h50 : Heartbeat is regular but very slow, thirty-five beats per minute. If detainee doesn’t speak before morning, we’ll proceed to waterboarding. Guantanamo reports, December eleven to twelve, 2008.

 

 

15. TORTURE EN DIRECT, 2008

 

UNE INTERVIEWEUSE : Monsieur Dick Cheney, bonjour.

DICK : Bonjour.

UNE INTERVIEWEUSE : Monsieur le vice-président, sachant que Halliburton reçoit des contrats pour la base américaine de Guantanamo…

DICK, chantant et se bouchant les oreilles : Lalalalalala

UNE INTERVIEWEUSE, pendant qu’il continue à chanter : Est-ce que c’est nécessaire de torturer les prisonniers?

DICK, entre deux lalalala : On fait pas de torture.

UNE INTERVIEWEUSE : Vous avez déjà dit que vous supportiez certaines méthodes de dommages physiques…

DICK, même jeu : On supporte des techniques a-mé-lio-rées pour interroger les prisonniers.

UNE INTERVIEWEUSE : Quelles sortes de techniques?

DICK, toujours entre deux lalalala : Je te le dis pas sinon nos ennemis vont savoir d’avance c’est quoi nos techniques, franchement (explosant soudainement) DO YOU SUPPORT OUR ENEMIES???

INTERVIEWEUSE : Non, mais…

DICK : ARE YOU A TERRORIST?

INTERVIEWEUSE : Quoi…?

DICK : ANTI-PATRIOTIC PIECE OF SHIT!

INTERVIEWEUSE : Quoi?

DICK : FUCKING ATHEIST!

INTERVIEWEUSE : Je pense qu’on s’éloigne…

DICK : YOU FUCKING ANTI-SEMITIC ASSHOLE!

On vient chercher l’intervieweuse et on l’emmène.

DICK, calme : Vous voyez? Je l’ai eue. Je l’ai eue.

VOIX OFF OU CITATION TEXTUELLE : Tout désir de changement rencontre de la résistance, parce que les bureaucrates ont un intérêt personnel et particulier dans le chaos dans lequel ils vivent. Richard Nixon.

 

 

16. VICTOR JARA IV

 

L’EX-PRISONNIER : Évidemment qu’à ce moment-là, ils l’ont tué. Pam, pam, pam, quelque chose comme 40 coups de feu dans la poitrine. Ils ont tiré aussi dans la foule. Moi j’avais pas osé chanter, on m’a pas tiré dessus. (Un temps.) Après on a oublié tout ça. Les États-Unis avaient levé l’embargo, ils se sont mis à envoyer de l’aide économique… Ils ont fait comme ça au petit chien : “Bon chien…” Pendant Pinochet, l’économie s’est développée comme elle s’était jamais développée auparavant. Les gens acceptaient ça, ils se disaient : “bon… très bien!”, et ils s’achetaient une télévision, tu comprends? Y a pas eu de protestations en 1973 quand Pinochet a renversé un gouvernement démocratiquement élu; y a pas eu de protestations trois ans plus tard quand le gouvernement militaire avait tué et torturé des milliers de personnes. Y a eu des protestations énormes, quand? Dans les années 80, quand y a eu la crise économique au Chili et que le prix des télévisions et des autos ont augmenté.

VOIX OFF OU CITATION TEXTUELLE : La violation des droits humains est un prix à payer nécessaire pour des rues propres et des télévisions pas chères[3].

 

 

17. ENGLOUTIR DES CADAVRES (fin du c.a.)

 

Nettoyage de la scène. On enterre ou camoufle les petits bonhommes tombés de l’hélicoptère ainsi que l’homme avec la cagoule orange sur la tête. Depuis son espace refermé, ce dernier chante, du plus fort qu’il le peut, la chanson « Zamba del Che », de Victor Jara, ou « Venceremos » ou « El pueblo unido jamás será vencido » de Quilapayún.

Fin de l’assemblée. Les membres du conseil sortent.

VOIX OU CITATION TEXTUELLE : Laissez-moi seul avec le jour. Je demande la permission pour naître. Pablo Neruda.

On entend encore longtemps la chanson de l’homme à la cagoule orange.

 

FIN.

 

 

[1] Sylvio Arriola, Marie-Renée Bourget Harvey, Gabriel Fournier, Olivier Lépine et Valérie Marquis.

[2]RAPPORT KISSINGER.

  1. Allende a été élu démocratiquement et légalement. Il possède toute la légitimité aux yeux des Chiliens et du monde, il n’y a rien que nous puissions faire pour nier cette légitimité.

 

  1. Nous sommes reconnus pour notre support à l’autodétermination des peuples et notre respect pour les résultats d’élections libres. Il serait donc très coûteux pour nous d’agir d’une façon qui paraîtrait violer ces principes, et le monde surveille nos politiques comme un test pour la crédibilité de notre rhétorique.

 

  1. CEPENDANT, l’élection d’Allende comme président du Chili pose un problème sérieux pour nos intérêts. Il est clair que :

– Allende voudra établir un état socialiste au Chili

– Allende voudra éliminer l’influence américaine au Chili et cela pourra avoir un effet contaminateur sur les autres pays d’Amérique latine

– Allende voudra établir des relations avec des États-voyous, notamment l’URSS et Cuba

– Son succès nuirait grandement à notre influence en Amérique latine et dans le monde.

 

  1. Je recommande que vous preniez la décision de vous opposer à Allende et de faire tout ce qui est en votre pouvoir pour l’empêcher de consolider son pouvoir, en faisant attention d’habiller ces efforts dans un style qui donne l’impression que nous réagissons à des provocations de la part d’Allende, provocations qu’il faudra travailler à dénicher.

 

  1. Nous devons donc :

– Couper toute aide économique au Chili

– Instaurer un embargo économique (avec mesures punitives à l’encontre des pays qui maintiendraient leurs relations économiques avec le Chili). En bref : étrangler l’économie chilienne

– Établir des liens entre la CIA et les formations anti-Allende au Chili

– Établir des liens entre la CIA et le général en chef des forces armées chiliennes, le général René Schneider, en vue d’un coup d’État

– Débloquer dix millions de dollars à cet effet.

 

 

[3] Rapporté par Tina Rosenberg, Children of Cain, Violence and the Violent in Latin America.

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