La question identitaire et les jeunes : mauvais diagnostics

ImageTexte publié dans Le Devoir du 19/04/2014

Dans sa chronique du 12 avril, Michel David avance que Jean-Martin Aussant a réussi à intéresser les jeunes à la souveraineté parce qu’il ne parlait pas d’identité; en effet, dit-il, d’après un rapport rédigé il y a dix ans par trois jeunes députés péquistes, la souveraineté était désormais une idée « dépassée, désuète et vétuste » aux yeux des jeunes Québécois, en partie à cause de la fixation identitaire péquiste.

J’affirme ce qui suit en m’appuyant sur les sources de première main que j’ai accumulées en multipliant les conférences et assemblées de cuisine devant des publics toujours nombreux et dont la moyenne d’âge devait se situer autour de 25-30 ans.

D’abord, ce que les jeunes trouvent dépassé, désuet et vétuste, ce n’est pas l’idée de souveraineté. C’est la manière de faire du Parti québécois auquel ils associent, depuis le début de leur intérêt à la chose politique, l’indépendance du Québec. Lorsqu’on distingue les deux, l’oeil s’ouvre, les questions fusent, l’intérêt revient, comme pour n’importe quelle idée nouvelle. Pour les moins de 35 ans, l’idée est en effet nouvelle : elle ne leur a jamais été présentée en bonne et due forme puisqu’on a cessé de la défendre et de la promouvoir positivement après 1995. Elle ne représente rien d’autre que le projet abstrait d’un des deux gros partis, parti qui fait tout pour conserver le monopole du vote indépendantiste alors même qu’il garde l’option sous le tapis afin de ratisser plus large. C’est comme pour les individus : à force de vouloir plaire à tout le monde, on disparaît, on devient quelqu’un de pâle, sans personnalité, qui ne plaît finalement plus à grand-monde. Et si, en plus, on écrase la concurrence pour s’assurer que la foule n’ait accès à personne d’autre qu’à nous… la soirée risque d’être plate.

Je ne cessais d’être étonnée devant la pusillanimité du PQ, je trouvais ça tellement facile de convaincre le monde. Quelques arguments suffisaient. L’un des leurs, Stéphane Gobeil, a amassé dans « Un gouvernement de trop » des arguments économiques efficaces, facilement utilisables, même pour trois secondes de micro au téléjournal. Pourquoi le PQ ne prenait-il jamais ce trois secondes pour lancer, par exemple : « Les économies qu’on ferait en ne finançant plus deux niveaux de gouvernement seraient supérieures à la péréquation de 2 milliards de dollars »? Obéissait-ils à une obscure loi de l’électoralisme qui dit qu’il vaut toujours mieux ne dire que du vide? Avait-il peur d’être incapable de s’obstiner sur ce qui devrait être son sujet de prédilection, de spécialisation?

Mon idée à moi, c’est que l’électoralisme péquiste a varlopé ce qu’il y avait de fraîcheur et de révolutionnaire dans l’idée d’indépendance – et l’histoire a maintes fois démontré l’attraction presque hormonale entre les jeunes et les idées révolutionnaires. Ceux qui prennent aujourd’hui les décisions au PQ devraient savoir de quoi je parle, eux qui avaient vingt ans lors de la Révolution tranquille.

Ensuite, les jeunes ne fuient pas « l’identitaire ». L’identité est aujourd’hui menacée de toutes parts par de puissants courants mondiaux de standardisation et d’acculturation radicale, et c’est contre ces courants que le Printemps érable s’est dressé en bonne partie. Ce qui n’accroche pas les jeunes dans la défense péquiste de l’identité, c’est, outre sa manière de faire, le type d’identité qui est défendu. Nous n’avons pas vécu aussi fortement que les générations plus âgées les oppressions religieuse, machiste, anglo-saxonne, et cela fait que nous nous réclamons d’une identité différente. En continuité, mais différente. Moins peureuse face à l’Autre en général, qu’il soit musulman ou anglo-canadien. Mais plus désabusée, aussi – contrairement aux boumeurs, nous ne faisons pas le poids démographiquement. Les sondages nous abattent régulièrement. Nous attendons notre tour…

Michel David se trompe, l’argument identitaire n’était pas du tout absent du discours de JMA. Il disait : « À nous de constater : nous avons de quoi être enviés. Regardez ce que nous avons accompli. » Et il sortait les chiffres. Il disait : « La communauté internationale devrait nous compter parmi eux. » Et il sortait les exemples de forums internationaux où la voix du Québec aurait contribué à changer les choses et où, à la place, nous avons payé pour que des délégations canadiennes aillent défendre des intérêts et des valeurs contraires aux nôtres. Il expliquait qu’en gros, jusqu’à maintenant, les Québécois ont préféré les bâtons dans les roues à la chicane, et que malgré ces bâtons dans les roues ils ont réussi à obtenir des résultats économiques (et moraux !) qui feraient des jaloux parmi bien des États riches du globe. Il critiquait rationnellement les mythes médiatiques constamment matraqués dans la tête du monde et les raisons pour lesquelles ils l’étaient. Surtout, il s’adressait à l’intelligence des gens et il a attiré dans son sillage des jeunes gens intelligents. Les moins de 35 ans sont nés dans les pelletées de publicité et de slogans vides qui caractérisent notre monde depuis le début des années 80. Nous sommes passés maîtres dans l’art de départager la sincérité et l’intelligence de la bullshit des vendeurs d’idées creuses et de chars. Une sincérité authentique, directe, est la seule chose qui puisse attirer notre attention au milieu de cet écoeurant fla-fla quotidien.

Quand des jeunes d’Option nationale ont rempli les salles d’université à les en faire craquer, quand ils ont câllé des conférences dans des bars et que les serveurs ne savaient plus où donner de la tête, conquérant un auditoire jeune et enthousiaste, il n’y a eu que quelques personnes d’exception, parmi les indépendantistes plus âgés, pour saluer notre réussite. Le PQ n’a vu qu’un moustique à abattre. Stratégie à court terme, arrogance face aux petits partis, discours peu profonds qui n’accotaient pas les impressionnantes prises de parole articulées, intelligentes et profondément militantes des jeunes du Printemps érable.

On ne défend pas un projet révolutionnaire comme l’indépendance du Québec sans prendre sur soi d’expliquer concrètement, de convaincre et de faire rêver. Je ne vois qu’une seule avenue positive possible pour le PQ : sortir de l’électoralisme et de l’orgueil, retrouver le chemin de la sincérité et inspirer à nouveau. Ça accélèrerait notre marche. Sinon, il nous faudra malheureusement nous unir et nous consolider en dehors de lui, le supplanter et le remplacer. Nous prendrons le temps qu’il faut. Nous avons des décennies devant nous.

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6 avis sur « La question identitaire et les jeunes : mauvais diagnostics »

  1. « Nous prendrons le temps qu’il faut. Nous avons des décennies devant nous ». Oui. C’est ce que les francos du ROC et de la Louisiane se sont déjà dit.

  2. En tant que baby-boomer et faisant parti de l’Option Nationale , je puis vous dire que je souscrit entièrement aux arguments contre cette idée tout à fait déconnectée de Michel David . À l’entendre ,sur Radio-Tralala, on croirait qu’il est souverainiste alors qu’il aurait très bien pu parler des très jeunes électeurs d’ON durant la triste campagne électorale.Il aurait très bien pu parler des autres mouvements indépendantistes alors qu’il a été présent à la Convergence Nationale en juin 2013.Il aurait pu y dénoncer l’arrogance et le refus nombrilisme du PQ de participer au Front indépendantiste que le Nouveau Mouvement pour le Québec avait mis sur pied sous la direction de Jocelyn Desjardins.

  3. Je suis de ces jeunes qui se sont ralliés à l’Option Nationale lors du Printemps Érable. Comme tu dis, Catherine, ce n’est pas parce qu’il ne parlait pas d’identité que Jean-Martin m’a intéressé à la Souveraineté.

    C’est ton authenticité à toi, qui m’avait d’abord rendu curieux. Un simple discours, lors d’une manifestation à Québec, compréhensible, simple, fort, vrai, facile, intelligent, authentique, plein d’audace, et révolutionnaire. Pour exactement les raisons que tu énonces dans ce texte, j’étais devenu curieux. Un discours presque apeurant, car évidemment, pour une telle révolution, il faut du courage et je ne croyais pas avoir ce courage.

    En cherchant le discours, j’ai trouvé Jean-Martin Aussant.

    J’ai alors vu une chose que je n’avais jamais vue en politique, une chose qui avait toujours manqué sans que je ne m’en aperçoive : de la rigueur. Ce qui faisait la différence dans le discours de Jean-Martin, c’est que si quelqu’un lui montrait que le projet n’était pas viable, il reconsidérerait sa position. Aucun politicien, à mes yeux, n’avait jamais affiché cette vulnérabilité, qui devenait alors la plus grande force. Ce gars-là savait que le projet était bon et on pouvait faire confiance à sa réflexion : il était assez rigoureux pour le faire sentir.

    J’ai douloureusement compris pourquoi personne ne se servait de cette rigueur en politique quand Jean-Martin est parti. Retourné à Londres, avec les « méchantes Banques », on l’a traité de « girouette » et tous les autres synonymes de « sans conviction ». Je détestais ces accusations, car je savais que la décision découlait d’un processus réfléchi. Il a préféré vivre sa vie à lui, pour lui et sa famille. C’était tout à fait logique, c’était tout à fait lui. La véritable rigueur est difficile à mêler à la conviction.

    Est-ce pour cette raison qu’il n’y a pas politicien véritablement rigoureux? Qui présentent leurs idées au complet, qui les remettent même en question devant le public? Ces gens peuvent-ils avoir suffisamment de conviction pour faire de la politique?

    C’est en étant désillusionné de la sorte que j’ai bien sûr redécouvert René Lévesque. Il était rigoureux. Il avait de la conviction. C’est donc possible. Peut-être Jean-Martin reviendra-t-il un jour, plus convaincu qu’alors, ou peut-être, toi, Catherine Dorion, tu afficheras cette rigueur qui rend les convictions si fragiles.

  4. Ping : Requiem pour le projet de pays. La fin d’un rêve – celui d’un QUÉBEC libre. | Don Quichotte

  5. le fameux sondage de la presse qui conclut que les jeunes se sont pas indépendantistes montre aussi que ces mêmes jeunes ne connaissent pas leur histoire: incapable de mettre dans l’ordre crise d’octobre, référendum, rapatriement, et autres évènements majeurs et récents. selon moi pour être indépendantiste il faut ce minimum de connaissance de soi. les auditoire de jma, à l’université, étaient composés de jeunes qui sont beaucoup plus cultivés que la moyenne. ce n’était pas des auditoire représentatifs de la jeunesse québécoise qui, majoritairement, ne va pas à l’université. alors la question, comment donner accès aux jeunes pompiers, mécaniciens, vendeurs et autres coiffeuses à la culture nécessaire pour pouvoir départager le vrai du faux? la réponse évidente est d’ajouter des cours pertinents aux programmes d’enseignement. le pq avait fait un pas dans cette direction. le plq maintenant, conscient de l’utilité pour leur cause d’abrutir les gens, sont en voie d’annuler tout ça. alors, catherine as-tu d’autres idées?

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