Lettre aux militants d’Option nationale

1. Retour sur la lettre

 Notre lettre, qui voulait participer à « déconstruire les préjugés partisans » et qui a enthousiasmé tout un tas de membres d’ON, a aussi hérissé le poil de plusieurs d’entre vous.

Deux critiques principales. La première, que le timing était le pire qui soit. La seconde, que la lettre endommage cette ligne oniste qui nous a si bien servis, selon laquelle l’indépendance ne doit se faire ni à gauche, ni à droite.

1.1.  Le timing

Les nombreux signataires d’ON de cette lettre militent avant tout, comme vous, pour l’indépendance. Ils veulent la faire avancer dans la tête des gens. Ils ont rencontré des gens de QS qui voulaient clarifier la position indépendantiste de leur parti, et ils se sont dit : « On va leur donner un coup de main pour relancer le débat dans leurs rangs. Mais pour que ça se passe, il faut que notre lettre frappe. Sinon ça va faire comme toutes ces tentatives antérieures de rapprocher le monde : on échange trois-quatre tites lettres sur des blogues obscurs, on se fait un tit événement dans un café pis ça s’arrête là ». Le moment était, dans ce sens, bien choisi : le but était carrément de faire pression sur nos deux directions et sur les courants plus dogmatiques dans nos partis, non pas de faire le moins de vagues possible. Rappeler à QS que leur position sur l’indépendance laisse à désirer, pis rappeler à ON qu’ils ont une clause de non-partisanerie dans leurs statuts qui fait partie de l’ADN du parti. Nous pensions à l’indépendance, pas aux résultats électoraux. En cela, nous faisions précisément ce que nous reprochons sans cesse au PQ de ne pas faire.

Voilà pour le timing. Pardon pour les dommages collatéraux. D’un autre côté, on n’a jamais autant parlé de clarification du mandat de l’Assemblée constituante dans les rangs de QS que ces jours-ci, me dit-on. Je sais : certains, à ON, voient ça comme une menace : « On va perdre notre pertinence si les autres partis se mettent à parler d’indépendance!! ». Une autre gang d’ON, dont je suis, voit plutôt ça comme un avancement : « On parle davantage d’indépendance, ON participe à remettre ça sur la mappe, sur plusieurs mappes en même temps. » C’est la différence entre une réaction fondée sur la partisanerie et une réaction fondée sur l’avancement de l’indépendantisme.

Évidemment, quand aucun autre parti ne parlait vraiment d’indépendance, ON arrivait comme une espèce de phare lumineux qui osait imposer cette question à laquelle personne n’osait s’attaquer de front, et il le faisait avec adresse, avec intelligence et avec originalité. Mais le paysage politique est en train de changer et il va falloir s’y préparer – je vous reviens là-dessus plus bas. D’ailleurs, parlant d’originalité, certains d’entre vous avez jugé à mots couverts (ou humoristiques) que les signataires faisaient de la vieille politique en faisant passer ça pour de la nouvelle politique. Mais vous n’avez pas élaboré beaucoup. C’est de la vieille politique pourquoi? Parce qu’on appelle à ne pas considérer systématiquement un autre parti comme un ennemi fatal? Parce que des militants et candidats s’expriment librement sans se soumettre à une ligne de parti rigide déterminée par une commission politique qui aurait forcé tous les représentants du parti à dire la même affaire au même moment comme une gang de robots libéraux ou péquistes? Ah oui? Vous trouvez que c’est de la vieille politique, ce qu’on a fait? C’est ce que vous voyez tous les jours dans le milieu politique autour de vous? Je vous envie sincèrement de vivre dans le monde dans lequel vous vivez, les amis…

1.2. Ni à gauche, ni à droite (simplement : par le chemin le plus rapide)

Évidemment, si QS se radicalisait et devenait super clair sur un référendum précis sur l’indépendance dans un premier mandat (ce qui, je vous le répète, reste à faire) et qu’ON se joignait à QS pour fonder un nouveau parti, on tirerait pas mal plus à gauche. Cela entrerait en contradiction avec ce qu’ON défend depuis deux ans : que l’indépendance ne doit se faire ni à droite ni à gauche. Le PQ, lui, continuerait de tirer pas mal plus à droite, et toujours sans promettre de référendum. Mais imaginons tout de même que QS se radicalise. Nous aurions deux possibilités :

1 – Demeurer deux entités séparées et demeurer marginaux pour un long moment encore;

2 –  S’unir, grossir, provoquer un certain enthousiasme, grossir encore, représenter une réelle alternative au PQ, une alternative qui proposerait, contrairement à celui-ci, un référendum dans un premier mandat, un scrutin avec une composante de proportionnelle, la gratuité scolaire, la nationalisation des ressources naturelles, la fermeture de la filière pétrolière, le développement des énergies propres, Pharma-Québec, une intention de remettre à sa place le lobby des médecins, et plein d’autres trucs qui sont dans notre plateforme. En passant, vous l’avez lue notre plateforme? Vous pensez vraiment que les drettistes de la CAQ embarqueraient là-dedans? Non. Mais un droitiste qui serait vraiment indépendantiste et qui aurait, comme nous, perdu espoir en la capacité militante du PQ, pourrait se joindre à ce nouveau parti issu d’une fusion (comme il s’est joint à ON malgré sa plateforme de gauche), dans le but de réaliser l’indépendance d’abord et de s’ostiner après.

Finalement, quand on dit « ni de gauche, ni de droite », ça veut aussi dire « ni contre la gauche, ni contre la droite ». Sinon ça voudrait dire platement : « ni de gauche, ni de droite, mais absolument de centre », ce qui ne nous avance pas pantoute par rapport à l’objectif initial. Le chemin le plus rapide, le chemin le plus efficace, tout simplement. On ouvre les yeux et on scrute le paysage pour trouver ce chemin.

2. Pourquoi l’électeur voterait-il pour ON?

Le PQ dit qu’il fera un référendum dès que les sondages lui paraîtront pas pires (c’est ce que ferait normalement un parti qui navigue aux sondages, surtout si ses députés sont, en tant qu’individus, souverainistes). QS, lui, semble décidé à parler d’indépendance pendant toute la campagne, ce qui démarque son militantisme de celui des campagnes précédentes où il montrait volontairement son hésitation afin de ne pas faire peur à ce haut taux de non-souverainistes qu’on ne cessait de nous montrer dans la Presse et autres médias rabat-joie. Le paysage politique se radicalise – légèrement mais sûrement – par rapport à la question indépendantiste. Ça risque même d’être, pour la première fois depuis 1995, un enjeu électoral. Ça, pour n’importe quel militant indépendantiste, c’est une bonne nouvelle. Mais il ne faut pas se réjouir trop vite : la cause a assez été hijackée dans le passé par des machines électorales qui ne remplissaient pas leurs promesses, nous avons appris à nous méfier.

Alors nous nous méfions. Mais alors, quoi?  Notre campagne à nous, gens d’ON, ça serait de nous promener dans les maisons et de dire à tout le monde : « Le PQ ne promet rien! Il ne fera rien, comme d’habitude, il n’a pas de courage politique! Et QS! QS, dans son programme, ne dit même pas qu’il veut faire un référendum sur l’indépendance! Oui, je sais qu’ils disent partout qu’ils vont en faire un dans un premier mandat, mais lisez comme il faut, troisième document du programme, p. 7, ligne 12, ils disent ceci, et ça n’est pas suffisant! On s’est fait avoir assez souvent, on ne se fera pas avoir cette fois-ci! » Et plus le débat sur la souveraineté sera présent dans l’espace public, plus nous nous rabattrions sur ces seuls arguments parce que la réapparition du débat en dehors des cercles onistes posera de plus en plus crûment la question de notre pertinence dans l’esprit de l’électeur. Ce qui veut dire que notre force militante, à nous, indépendantistes pragmatiques, intelligents et crinqués, serait dépensée à caler d’autres partis plutôt qu’à faire avancer l’indépendance. Ça, c’est tout ce que je ne voulais pas faire lorsque j’ai participé à fonder ON, et c’est ce que je continue de ne pas vouloir faire.

Quant au 1% de votes qu’il faut absolument obtenir si on veut continuer à recevoir de l’argent du DGEQ, je vous rappellerai qu’on a mené une campagne du tonnerre en 2012 avec pas une cenne – mais avec une tonne de positivisme. Parlons donc d’indépendance, avec le talent que nous avons pour le faire. On aura notre 1% si on réussit à démontrer par des actes qu’on sert à quelque chose (donc en communiquant efficacement les arguments de l’indépendance et en faisant de nouveaux indépendantistes). On ne l’aura pas en expliquant avec des mots aigres et partisans pourquoi nous sommes mieux que les autres.

Vous en voulez, des raisons de voter ON? Voilà : nous avons fait évoluer le débat, même à l’intérieur d’un parti de gauche qui manque de clarté sur le sujet. Nous avons parlé d’indépendance dans un tas de cégep et d’universités avec un taux d’assistance record. Nous avons écrit des textes et fait des p’tits vidéos qui ont enthousiasmé des dizaines de milliers d’internautes. Nous sommes sortis de nos cercles militants et nous sommes allés au-dehors, nous avons renouvelé les arguments indépendantistes de façon à ce qu’ils touchent ces Québécois qui sont en plein dans le 21ème siècle, tournés vers l’international, ne se reconnaissant plus dans le victimisme dépeint par d’autres courants bien implantés de l’indépendantisme québécois ni dans le négativisme des vieux partis. Nous avons réussi à intéresser des gens influents dans plusieurs milieux différents. Ce travail est inestimable. Si vous voulez que ça continue, donnez-nous donc votre vote, parce que nous sommes les seuls à le faire de cette manière. La qualité de notre militantisme est notre seul vrai rapport de force. Nos résultats électoraux ne conduiront aucun de nos candidats à l’Assemblée nationale cette année, mais ils vont avoir un impact sur les gens, sur la classe politique, sur les autres partis. Et si d’autres partis deviennent aussi clairs que nous sur l’indépendance, nous joindrons nos forces aux leurs afin de nous rapprocher de notre but. Bref, ON travaille dans le gras.

Nous n’avons pas le luxe de ne pas continuer à être inspirants, différents, prêts à tout. Nous n’avons pas le luxe de n’avoir pas de personnalité, d’avoir peur de se montrer ou de penser différemment les uns des autres. Nous n’avons pas le luxe d’avoir peur de faire des vagues. Il faut faire des vagues. C’est la base de notre action. C’est ça, être clair et déterminé. C’est comme ça que je défendrai ON lors des prochaines élections. Pour le reste, je convaincrai les gens de la logique insurmontable de l’indépendance et je le ferai du mieux que je peux afin de leur donner le goût de me donner une tape dans le dos avec leur vote, de me dire : « Continue, c’est important ce que tu fais. » Je leur dirai d’encourager dans le paysage politique québécois des candidats capables de travailler à ce que le débat ne recule pas ou ne tombe pas dans les oubliettes des machines électorales – y compris la nôtre. Si on a 125 candidats et qu’on ose avoir ce discours franc, on aura ce qu’il faut comme votes et comme moyens pour continuer à travailler avec sincérité pour le pays.

Des trois partis et de la multiplication des mouvements souverainistes

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Publié dans Le Devoir du 18/01/2013

L’énergie que mettent certains commentateurs publics à railler la multiplication des mouvements souverainistes me fait penser aux p’tits populaires dans la cour d’école qui avaient le micro et qui décidaient de ce dont les autres allaient rire. Ceux qui se faisaient écoeurer par eux introjectaient aussitôt la critique et, sans la remettre en question, se sentaient automatiquement cons.

La critique sort et les souverainistes se sentent automatiquement cons d’être désunis, comme si on avait mis au jour leur plaie la plus puante.

Mais… est-ce que les droitistes sont unis? Et les fédéralistes? Est-ce que les pacifistes ou les environnementalistes sont unis dans un seul parti, dans un seul mouvement? Est-ce qu’on passe notre temps à dire : « Merde, il y a au moins trois partis environnementalistes au Québec, en plus de centaines de groupes environnementalistes, c’est ridicule! » Non. La multiplication des groupes et des mouvements n’est que le signe d’un foisonnement, d’une bonne santé militante. On ne devrait pas avoir de complexes à vouloir travailler avec d’autres gens pour la réalisation d’un désir précis (celui du pays) sans rechercher à s’entendre sur autre chose. Les souverainistes n’ont d’ailleurs aucune difficulté à parler d’une seule voix lorsque l’unique question en jeu est celle de la souveraineté, comme ils l’ont fait pendant la campagne référendaire de 1995. On s’entend sur un seul petit mot, « oui », et le tour est joué. Pas de discussions interminables sur s’il devrait y avoir des bécosses sur les terrains de camping sauvage des parcs nationaux d’un Québec souverain. S’il y a plusieurs mouvements souverainistes, c’est simplement qu’il y a plusieurs « sortes » de Québécois qui sont souverainistes, et c’est une maudite bonne nouvelle.

Mais bon, il y a la stratégie. Il nous faudra bien un parti souverainiste majoritaire à l’Assemblée nationale. Comment y arriver avec trois partis qui se font concurrence? Avec une composante de proportionnelle dans notre mode de scrutin et en militant comme il faut, on pourrait obtenir une majorité d’élus souverainistes à l’Assemblée nationale sans que ces élus aient besoin d’être tous du même parti. Ces élus représenteraient d’ailleurs beaucoup mieux les souverainistes de toutes tendances qu’un Parti Québécois dont l’appel de ralliement lancé aux souverainistes se résume à peu près à : « C’est nous les plus gros! ».

Sauf que cette composante de proportionnelle, le « plus gros » n’en veut plus depuis qu’il l’a retirée de son programme en 2011, pour la première fois depuis 42 ans. Donc, soit nous tentons de réunir dans un complexe programme unique toutes sortes de gens qu’une seule idée unit réellement, soit nous fournissons un effort pour mettre au pouvoir un parti qui promet de réaliser cette réforme de la proportionnelle (ON ou QS). Oui, ces partis sont petits et ça pourrait prendre du temps, mais on sait les Québécois capables de grands retournements rapides. Nous sommes comme cet oncle un peu silencieux qui ne se fâche presque jamais lorsqu’on l’écoeure mais qui parfois explose et impose tout à coup le respect dans un grand frette libérateur.

Et puis, n’en déplaise à notre amour pour la simplicité, il y a une raison pour laquelle trois partis souverainistes existent. Ils rassemblent des gangs différentes, des vraies gangs, séparées par une question de personnalité, presque d’identité. C’est de l’humainerie. Bon, maintenant attelez-vous, je vais généraliser. Je sais que c’est très mal. Mais ça me permet d’avancer une hypothèse qui a tout de même du bon sens, je trouve.

Le PQ, c’est l’opportunisme. Ce n’est pas pour être pas fine, c’est vraiment ce que je pense. Il y a le moment opportun. Il y a aussi la carrière politique, la meilleure des carottes dans ce monde où on se définit avant tout par le travail. Je ne condamne personne, nous sommes tous sensibles aux carottes. J’ai vécu une nuit d’insomnie le jour où un député du PQ a fait la route Montréal-Québec juste pour me coopter. J’aurais peut-être une job de députée aujourd’hui, moi, artiste qui tire le yâble par la queue et qui n’a pas fini de rembourser ses dettes d’études. Au matin, c’était pourtant trop clair : mes carottes à moi, ce sont davantage la passion, l’authenticité et l’aventure que la carrière. Ce que je veux faire, c’est travailler pour vrai à l’indépendance du Québec, parce que, dans mon calcul subjectif, je me dis que si je vis ce jour-là dans ma vie, je serai extra-riche (un jour comme ça, c’est sûr qu’il figure parmi les 5-6 grandes choses auxquelles ont pense en souriant sur notre lit de mort). Une autre militante se sera fait cruiser de la même manière que moi et aura fait l’autre choix. Quant à QS, en espérant ne pas soulever la susceptibilité de mes amis solidaires, je pense qu’il comprend des indépendantistes désabusés de l’opportunisme péquiste qui, si ON avait existé au moment où ils ont rejoint les rangs de QS, auraient choisi ON (mais on ne quitte pas ses amis militants aussi facilement). D’autres Solidaires sont de vrais amoureux de la justice sociale qui ne voient pas toujours très clairement ce qu’il y a d’intéressant dans l’indépendantisme et sont turnés off par tout discours identitaire (et pourtant, quel plus délicieux rempart contre les ravages du capitalisme que la culture et l’identité! Mais bon, je me tais).

Tout ça pour dire que les partis attirent des types de gens différents et que ce sont ces différences qui rejaillissent dans le fiel des ostinages inter-partisans, autant sur facebook que dans les hautes sphères politiques, de la même manière que ce sont toujours les 2-3 mêmes différences fondamentales qui sont à l’origine d’à peu près toutes les chicanes d’un couple. Oui, il y a les idées et elles comptent pour beaucoup. Mais il ne faut pas oublier que les humains sont des humains et qu’ils sont loin (oh mon dieu combien loin) d’être à 100% rationnels.

Je ne veux décourager personne quant aux possibilités d’union des partis souverainistes. Je suis sûre que ces derniers pourraient élaborer des stratégies intelligentes qui représenteraient une win-win situation. Je milite d’ailleurs pour un parti qui est officiellement prêt à collaborer, voire à fusionner avec tout autre parti qui sera aussi clairement souverainiste que lui. Mais je pense qu’on va s’ostiner entre nous tant qu’on n’aura pas laissé tomber l’idée selon laquelle il faut être une gang monolithique. Nous ne sommes pas une gang monolithique. Ce qu’il faut, c’est que tous les souverainistes soient représentés à l’Assemblée nationale pour que toutes les tendances puissent travailler ensemble sur ce qui les unit vraiment, sans renier le reste de leur personnalité. C’est infiniment plus démocratique. Et pour ça, il faut absolument un mode de scrutin plus proportionnel. Ça fait que si vous êtes souverainiste, mettez donc ça sur votre liste d’épicerie lorsque vous éplucherez les plateformes électorales la prochaine fois.

Articles de blogue électoral (2012) dans L’actualité

Blogue électoral Catherine Dorion

L’INTÉGRITÉ – Texte du lundi 13 août 2012

Il commence. « On a un sondage, ici, qui dit que l’enjeu politique le plus important pour les Québécois, avant la stabilité économique ou le besoin de changement, c’est l’intégrité. Vous avez quoi à proposer pour l’intégrité? » Son crayon attend la ligne. Je vais pour répondre : « Option nationale, dans sa plateforme, gnagnagni, gnagnagna ». Mais ça me fatigue d’avance. Et puis, il n’a qu’à aller lire la plateforme, elle tient en 12 pages, tout y est.

Je ne lui débite donc pas de slogan. Je lui dis ce que j’en pense. Je n’ai pas l’ombre épeurante d’une armée d’assoiffés du pouvoir derrière moi qui ont peur que je fasse une gaffe si je sors du sentier battu des points sur lesquels on s’est entendus. Je lui raconte une conversation que Jean-Martin Aussant et moi avons eue quand nous sondions le terrain pour lancer le parti.

–       Moi, me dit-il, un gars qui me dit : « Je m’implique mais si un jour ça marche, je veux avoir une bonne place », ça m’écoeure.
–       Moi aussi, que je dis. Non. Ceux qui viendront viendront parce que ça les emballe. (D’ailleurs, Jean-Martin est l’antithèse du gars « pushy ». Il n’insiste pas pour qu’on s’implique. L’enthousiasme est d’autant plus redoutable lorsque tu laisses venir à toi, comme savent le faire en amour toutes les personnes séduisantes de ce monde). Parce qu’ils sentiront que nous proposons quelque chose d’unique. Mais j’arrive pas à mettre le mot dessus…
–       Le mot, c’est sincérité. Intégrité. Sincérité.
–       Oui, c’est vrai, c’est ça.

Il y a un petit silence. Moi, je suis émue.

« Quelles mesures proposez-vous pour l’intégrité? » me demande le journaliste. Il veut des points de plateforme, il attend que je sorte la phrase sur laquelle on s’est entendus à ON.

Y a pas de phrase.

– Jean-Martin, y a tu quelque chose que tu veux que je dise si on me demande…
– Sois Catherine Dorion, ça va marcher.

Il sait bien, de toute façon, que s’il fait son control freak comme le parti qu’il a quitté, s’il dit à ses gens : « Vous dites ceci, vous évitez telle question, etc », il ne resterait dans son parti plus grand monde de tous ces gens qui se sont joints à nous justement parce qu’ils voulaient mettre leur inventivité, leur talent et leur force d’esprit dans le sauvetage du Québec, et qui veulent le faire non pas comme des soldats d’infanterie mais comme des citoyens intelligents et créatifs qui croient que la politique doit être une affaire de citoyens. Personne n’a envie de suivre aveuglément un chef qui te demande de te taire au nom de la sécurité de la victoire peu importe ce qu’on fera de cette victoire.

Mon ami Sol Zanetti, candidat dans Louis-Hébert, me disait l’autre soir la violente déception qu’il avait eue lorsque, étudiant au cégep, il avait eu la chance de rencontrer Jean Charest et de lui poser des questions. Celui-ci avait dit, souriant, fier de sa position de maître devant des p’tits jeunes qui aspiraient à faire de la politique un jour : « Très important : les journalistes, il ne faut jamais répondre à leurs questions. »

Attends un peu, là. Quoi?

Euh, pourquoi?

Regagner la confiance des Québécois? Qu’est-ce qu’ils racontent? Encore une formule vide. Être intègre, c’est avoir l’honnêteté et la simplicité d’être soi-même devant les autres, c’est être ce que nous sommes sans botox ni collagène. Coller à une image fabriquée par des pros du marketing politique pour paraître mieux que nous sommes, non seulement ça ne marche plus, mais c’est déjà une forme de mensonge.

Leur vrai problème, aux vieux partis, c’est que le pouvoir est une drogue dure. Les politiciens de carrière qui y ont goûté veulent d’abord leur dose, avant tout le reste. Ils ont très peur qu’on la leur refuse. Ils capotent. Ils promettent n’importe quoi. Ils mentent. Ils sont agressifs les uns envers les autres. Une désintox leur ferait le plus grand bien. Je la leur souhaite sincèrement.

L’intégrité n’est pas une affaire de mesures, de programmes coûteux pour rendre les politiciens moins menteurs ou moins crosseurs. Un gouvernement malhonnête qui met lui-même en place une escouade anticorruption ne fera pas en sorte de s’humilier et de se punir soi-même juste pour le plaisir de le faire, voyons.

Le seul moyen d’avoir un gouvernement intègre, monsieur le journaliste, c’est d’élire des gens intègres.

LEGAULT, LE TRAVAIL ET L’ÉCOLE DE 9 À 5 – Texte du mercredi 15 août 2012

Sur Cartier, à Québec. « Bonjour, avez-vous déjà entendu parler d’Option nationale? » Elle accepte de s’arrêter. « Ah, oui, j’ai vu ton vidéo… » C’est une prof du secondaire qui parle avec des yeux pleins d’amère dureté. « L’école de 9 à 5?! Ah, mon dieu. En Finlande, là, l’école finit à 14h. Et pendant le reste de la journée, les profs préparent leur journée du lendemain ». Elle indique de la main son p’tit gars qui observe les passants depuis le trône de sa poussette. « Pis les enfants ont du temps pour vivre, merde! C’est pas : performance, performance, performance! »

François Legault se plaint des jeunes qui se plaignent. « J’essayais de leur expliquer, dit-il, comment créer de la richesse au Québec. La plupart des questions [que les jeunes lui posaient], c’était : « Pourquoi? Pourquoi créer de la richesse? Moi, ce que je veux dans la vie, c’est de ne pas avoir de stress, être chez nous à 4 heures! »

Et toujours la même bien-pensance en conclusion : « Va falloir qu’il y ait moins de jeunes qui décrochent. »

Il n’a pas pensé une seconde que les jeunes qui décrochent le font peut-être précisément parce le monde pour lequel on les prépare, un monde d’obsession du travail et du rendement économique, ne les touche pas, ne les inspire pas, ne leur fait pas envie du tout. Que ce projet de société-là, le plus plate et le plus éteignoir qu’on puisse imaginer (celui de devenir les bâtons de vieillesse déprimés et médicamentés d’une société obsédée par leur rendement futur de payeurs d’impôts), que ce projet de société-là ne leur donne aucune envie d’y participer de quelque manière que ce soit. Et que c’est tout à fait normal.

Je revois le regard fort et planté de ma madame sur Cartier. C’est vrai que c’est triste à mort de penser que, pour pouvoir s’acheter plus de bébelles faites en Chine, on en vienne à penser qu’il faut que nos enfants passent l’époque la plus colorée, la plus fantastique et la plus créatrice de leur vie à se faire dire de se taire et de rester assis, à se faire rentrer dans la tête qu’il faudra travailler fort parce qu’il n’y aura pas de place pour tout le monde et qu’il faudra absolument être compétitif (pas coopératif, non – compétitif). Alors que tout les pousse à aller dépenser la folle énergie de vivre qui les habite à aller apprendre de tous côtés, par passion, par curiosité réelle, à aller boire la vie dehors, auprès des gens qu’ils aiment et dans tout ce qui n’est pas notions et données…

Ken Robinson a peut-être raison, après tout : il faut repenser l’école en entier, la repenser avec imagination, non pas seulement avec une calculatrice, des prévisions économiques (bien moins sûres que les météorologiques!) et des données démographiques. Mais l’imagination ne vient qu’avec la liberté de l’esprit, qui a besoin de temps pour rêvasser, pour explorer, pour se laisser aller là où ses trouvailles le mènent, qui exige de substantiels congés de l’utilitarisme, de la performance et du stress. Mon vieux prof de théâtre m’a marquée avec cette phrase : « L’artiste, quand il ne fait rien, il travaille. » Ça va choquer les Duhaime de ce monde, et pourtant, c’est vrai.

« Faut qu’on travaille plus, niaise mon chum sur la voix d’Elvis Gratton, pas question qu’on profite du temps que l’existence nous a donné, non, JAMAIS! Pis quand on va être tous malheureux pis quand on va tous avoir envie de se tuer, ben on va prendre notre retraite, esti, pis on va s’acheter pleins de grosses affaiiiiires ». Mon chum est un artiste. Et même si ce qu’il chante pourrait être attaqué de tous bords tous côtés par les bien-pensants politiques de ce monde qui diraient qu’il insulte les retraités, qu’il insulte les honnêtes travailleurs, qu’il insulte Elvis Gratton, qu’il insulte la terre entière, il me fait rire aux éclats. Parce que, dans le fond de mon ventre, là d’où part le rire, il y a quelque chose qui a besoin d’être complètement irrévérencieuse devant le paternalisme de Legault et des autres. Mon irrévérence et celle de mon chum, c’est aussi celle des décrocheurs. C’est celle que la Grande Mode Économiste ne comprend pas, ne voit pas, celle qu’elle tente de mater par des programmes et des points de plateforme. À Option nationale, non seulement nous avons une plateforme intelligente, mais nous avons des êtres humains qui nourrissent leur imagination et qui veulent qu’on continue d’en faire, au Québec, une inégalable ressource nationale.

Et puis, Monsieur Legault, c’est vous qui n’êtes pas travaillant. Un politicien travaillant, ça bûche pour convaincre les gens de ses convictions, même si elles ne sont pas à la mode. Un politicien qui se dit qu’il vaut mieux oublier ses idées momentanément impopulaires – ici, la souveraineté – pour se faire élire plus facilement, c’est un politicien paresseux, qui veut juste faire « la belle vie » de premier ministre aux frais des Québécois.

DÉJÀ UNE VICTOIRE – Texte du samedi 18 août 2012

Assemblée de cuisine. Une vingtaine de personnes qui ne se connaissent pas toutes.

Comme à chaque fois, l’enthousiasme, inespéré de tous, qui s’empare de la place.

On s’interrompt, on brûle de parler, d’ajouter un point, et pourtant, on n’est pas en train de se battre, armés d’arguments, pour planter des adversaires, non. On est en train d’imaginer un monde, de le créer, de calculer voir si c’est possible. On est en train de tripper comme des malades, et la deuxième bière n’a même pas encore été débouchée.

Le seul qui n’a pas été convaincu à un moment ou à un autre de la soirée change de position sur sa chaise. « Je voterais pour vous autres, moi. Mais c’est la division du vote. Charest encore quatre ans, je m’excuse, mais ça va trop faire mal au Québec ».

Mon directeur de campagne, un doctorant en psychologie d’ordinaire assez tranquille, lui répond avec un grand sourire enflammé derrière la voix : « C’est important qu’on en parle, de ça. Mais je tiens à dire en passant que les conversations qu’on a ce soir sont tout à fait enlevantes, on parle de politique pour vrai et ça, c’est parce qu’Option nationale existe ». C’est vrai. La majorité d’entre ceux qui sont là n’avaient aucun intérêt pour la politique avant qu’on les incite à venir ce soir. Certains, dans la vingtaine avancée, n’ont jamais voté.

Je regarde la scène pendant qu’on s’ostine sur le vote stratégique (je vous prépare un petit vidéo sur la question pour dans une semaine, d’ailleurs). Je trouve cette scène très belle. C’est ça, la vraie politique, ça se passe entre les gens, dans la société et non au-dessus d’elle. Je me dis que les grands partis sont à la politique ce que Britney Spears est à la musique (ok, ok, j’y vais peut-être un peu fort, mais peut-être même pas!). La musique, après tout, est un art communautaire, social, qui se fait entre les gens, pas un effort publicitaire venu d’en haut pour qu’on achète un disque pourri. C’est (enfin, c’était…) notre grand-père qui tape du pied, nous qui taponnons sur une guitare et notre mère qui connaît trois tounes à l’harmonica, c’est des Noëls avec une musique artisanale qui vient directement de nous, qui sourd de nous. Depuis quand l’art et la politique ne font-ils plus partie de la vie quotidienne des gens ordinaires? Pourquoi avons-nous, pour la plupart d’entre nous, abandonné le côté création de tout cela et nous sommes-nous laissés cantonner au côté consommation?

Il y a dans nos yeux, à cette assemblée de cuisine particulièrement réussie, une excitation profonde, celle d’un adolescent qui s’en va pour la première fois de sa vie à un gros party où il y aura de la bière et la fille sur laquelle il trippe. Celle de l’individu qui entrevoit pour la première fois depuis trop longtemps un chemin possible vers une collectivité qui, au lieu de le déprimer, l’intéresse et l’excite.

Pour moi, que je dis à mon non-convaincu, il y a le vote stratégique et il y a la vision stratégique. La vision stratégique, c’est penser à long terme. Et ton vote stratégique anti-Charest, il est pensé pour le court terme. Qu’est-ce qu’il donne, ton vote, dans dix ans? Dans vingt? La même alternance, la même paresse des partis politiques qui ne font qu’attendre leur tour et qui ne proposent plus rien, qui ne génèrent plus aucun enthousiasme. Ces partis politiques qui empirent notre cynisme parce qu’à chaque fois ils mettent beaucoup d’argent à nous convaincre qu’ils personnifient le changement et à chaque fois on se rend compte quelques années plus tard qu’on a été un peu idiots, que le changement est assez esthétique, finalement, qu’on s’en est à peine rendu compte, du changement. Et on lâche dans les cuisines : « On parle pas de politique à table! De toute façon,  un parti ou l’autre, c’est toujours la même affaire, sont toutes pareil. »

Si tu votes ON, tu nous assures une vraie présence aux prochaines élections. Avoir une vision stratégique, en fait, c’est voter pour l’enthousiasme, c’est mettre son vote là où ça bouillonne, là où la vraie source du changement se cache. Et c’est à ON qu’elle se cache. Nous sommes au beau milieu de cette énergie folle et extrêmement vivante qui commence à se lever au Québec. Oui, oui, je sais, je souffre moi-même d’enthousiasme, diras-tu. Mais tu conviendras avec moi qu’avoir réussi à soulever de l’enthousiasme (10% d’intentions de vote chez les 18-24 ans, tout de même, après 10 mois d’existence du parti!) dans un Québec qu’on qualifie sans cesse de cynique, de désabusé et de déconnecté de la politique, c’est déjà une victoire. Je dis ça au cas où ce qui t’intéresse, c’est de gagner tes élections.

SI VOTE PAS PQ, KRABLA VA MANGER – Texte du 19 août 2012

Lisée écrit dans son dernier billet sur la division du vote que « si Amir (et) Françoise convainquent suffisamment d’électeurs progressistes qu’il est “sans crainte” de déserter le PQ, il est certes peu probable que l’on connaisse l’hécatombe du 2 mai 2011, mais qui peut prévoir s’il ne manquera pas au PQ un ou deux sièges pour dépasser le nombre de libéraux ou de caquistes ? »

Attention. Si vote pas PQ, Crabla va manger.

Me semble que je trouverais ça triste de travailler d’arrache-pied pour convaincre le monde que mon projet, qui est de dépasser les deux autres, est celui pour lequel le Québec devrait sortir de chez lui par millions pour aller me faire gagner.

Surtout après que le Bloc ait passé la campagne du printemps 2011 à tout miser sur le fait qu’ils étaient les seuls à pouvoir bloquer les conservateurs au Québec, et qu’ils se soient retrouvés tout nus pas d’bas lorsque ça n’a plus été vrai.

Vous n’avez pas ne serait-ce qu’un tout petit peu appris que c’était risqué, à long terme, de prendre le monde pour acquis?

En tous cas. C’est à vous autres les oreilles.

LA PEUR DE LISÉE – Texte du 25 août 2012

Ça ne fait rien à votre orgueil, après que le PQ ait laissé tomber la proportionnelle et tourné le dos à un front uni afin d’obliger tous les progressistes à voter pour lui, de lui donner votre appui? Vous n’avez pas l’impression de vous faire forcer la main par celui même dans les bras duquel vous allez vous réfugier par crainte, comme le ferait le jeune enfant d’une mère jalouse et possessive qui aurait méthodiquement éloigné de lui toutes les autres personnes susceptibles de l’aimer?

Dans sa vidéo, Jean-François Lisée enfonce (encore) le clou sur la nécessité du vote stratégique. Ça prouve qu’il ne sait pas comment faire, outre sortir l’épouvantail de l’élection d’un gouvernement de droite, pour convaincre le monde que le PQ est inspirant et qu’il aurait toutes les raisons d’être le premier choix des électeurs qui ne sont pas de droite.

Il prouve aussi que le danger de voir les Québécois préférer ON ou QS au PQ est réel. Lisée imite, avec un commentaire accusateur dans la voix, celui qui vote par conviction et qui dit : « Je vais me faire plaisir, c’est juste moi, pis ma famille, pis mes voisins, pis mon quartier ». Le raisonnement, c’est que si nous votons pour nous faire plaisir plutôt qu’avec la mort dans l’âme, nous risquons de ne pas élire le PQ. Mais quand un parti rendu paresseux par l’alternance n’inspire plus le monde ; quand les gens ne pensent plus à ce parti qu’en tant que moindre mal ; quand moi, pis ma famille, pis mes amis, pis mon quartier avons envie d’élire quelqu’un d’autre, ne devrions-nous pas sortir dehors pour aller plus loin et convaincre notre ville, puis notre pays tout entier d’élire ce quelqu’un d’autre ? Quelqu’un pour qui, oui, ça nous ferait vraiment plaisir de voter ? Quelqu’un qui nous ferait dire, le jour de son élection, que nous n’avons jamais été aussi fiers d’être Québécois ?

Il y a si longtemps que nous ne nous sommes pas sentis fiers.

Et puis, je vais me faire traiter d’hérétique, mais je n’ai pas peur que le PQ ne soit pas élu. Oui, avec un gouvernement de droite, notre bien continuera à se faire piller par les lobbys et les amis des ministres. Mais a-t-on une assurance que le PQ pourra, lui qui est toujours à plat ventre devant les sondages, se tenir debout face aux lobbys de toute sorte pour protéger notre bien ? Osera-t-il, si notre intérêt collectif le commande, se mettre à dos ces puissants-là dont l’aide est toujours si précieuse pour demeurer au pouvoir ? Quand on sait qu’il a procédé à toutes les atténuations et toutes les édulcorations pour ne pas risquer de perdre son tour dans le jeu déprimant de l’alternance ?

C’est après dix ans de PLQ que le printemps québécois est arrivé. Nous sommes plus en santé politiquement qu’il y a cinq ans. Les choses bougent. Ça va bien, quand on y pense, PLQ ou pas. La politique ne se passe pas qu’à l’Assemblée nationale. Elle se passe surtout entre nous, et entre nous, ça vient de recommencer à vivre. Le PLQ ne nous a pas empêchés de renaître politiquement, nous les jeunes et/ou les désabusés, et de nous retrousser les manches. Peu importe le prochain gouvernement au pouvoir, nous continuerons notre éveil jusqu’à ce qu’il balaie le parlement.

En 1976, huit ans après sa création, le PQ a réussi à renverser l’alternance. Aujourd’hui, tout va plus vite, nous pouvons refaire le même exploit en beaucoup moins de temps, surtout que le prochain gouvernement risque d’être minoritaire et de ne pas durer cinq ans. Il suffit qu’Option nationale ait un peu de vent dans les voiles et que, le 4 septembre, il surprenne. Vous avez encore peur de la division du vote ? Pourtant, il y a deux sortes de partis au Québec. Il y a, d’un côté, ceux qui misent sur la peur et, de l’autre, ceux qui misent sur le cran et l’enthousiasme. Le PQ est dans la première catégorie. ON est dans la seconde. Nous ne divisons pas le vote parce que nous ne jouons pas sur le même plan. (Avec QS, c’est autre chose. Il faudra en reparler.)

La peur est un puissant écrasant. La collectivité québécoise est probablement la mieux placée pour le savoir. C’est pour ça que la croisade de Jean-François Lisée, le grand souverainiste, est triste. Si les leaders qui s’étaient mis en tête de soulever notre fierté et notre enthousiasme font appel à l’émotion même qui nous garde depuis si longtemps dans l’immobilisme et la morosité, moi, je frissonne (mais j’ai, aussi, le goût de me battre).

Bonne fin de campagne, monsieur Lisée. Je vous écris cela même si je sais que vous ne me répondrez pas (il semble que vous du Parti Québécois ayez décidé de ne jamais prononcer le nom d’Option nationale). Je sais de toute façon que viendra vite un jour où vous n’aurez plus le choix et où la bouderie vous apparaîtra à vous comme à nous aussi ridicule qu’elle l’est. Je vous admire quand même et j’espère que vous ne prendrez pas trop de temps à vous rendre compte que vous tapez sur la source même de cet éveil que vous attendez depuis si longtemps.

OUI, MONSIEUR L., LE RÉVEIL POLITIQUE DU QUÉBEC EST EXTRAORDINAIRE – Texte du 27 août 2012

Vous n’êtes pas d’accord avec moi, que c’est une bonne chose, le réveil politique Québécois des derniers mois? Vous ne trouvez pas, vous, que de ce point de vue-là au moins, ça va mieux? Vous savez bien, M. Lisée, que c’est ce que j’ai écrit, mais vous tentez de donner l’impression que mon dernier billet était inadmissible. Vous nous donnez un bon exemple de la vieille politique qui nous dés-inspire, qui nous cynicise, qui nous tanne, tanne, tanne.

Selon les derniers sondages, les Québécois donneraient à 55% leur vote à la CAQ ou au PLQ. Mais, M. Lisée, avec qui fera-t-on la souveraineté? Va falloir faire le pont avec eux autres, non? Va falloir essayer, humblement, de comprendre pourquoi ils ne votent pas PQ, si la CAQ et le PLQ sont si diaboliques, non? Va falloir arrêter le manichéisme et ouvrir les yeux, non?

Va falloir, nous Québécois, nous parler entre nous. En ce sens, le réveil politique Québécois auquel nous assistons depuis la crise étudiante est extraordinaire, fabuleux. C’est pour ça que ça va un peu mieux, au Québec, qu’il y a quelques années, côté social en tous cas. Et quand le social se mobilise, le reste suit. L’histoire se remet à s’écrire. La population reprend le pouvoir.

Allez, arrêtez donc de vouloir donner au monde des impressions tordues, vous êtes d’accord avec moi là-dessus, chus sûre.

LA TENTATION DU POLITICALLY CORRECT – Texte du 4 septembre 2012

À la fin d’une campagne remplie de lettres et de commentaires intensément chaleureux et parfois dithyrambiques sur Option nationale et sur ma propre implication, je reçois sur la tête ma première petite tuile.

« L’article de Radio-Canada sur les femmes et la politique, j’ai une amie ultra-féministe qui n’en revient pas », m’écrit une militante. Elle m’indique le lien du mur facebook de ladite amie, je clicke, et bang bedang, ça commence. De lien en lien, de profil en profil, je m’adonne à une demi-heure de masochisme à lire les commentaires d’un certain milieu féministe qui fait tomber sur moi l’opprobre. (Dans l’article de Radio-Canada, je disais que j’avais découvert en voyageant que le Québec était l’un des endroits au monde où le rapport homme-femme était le plus sain, que dans ma génération je sentais une réelle égalité de genre dans les rapports sociaux). Je lis donc, en vrac :

« Ayoye. Enlevez-lui son micro, quelqu’un. »

« Déconnectée quelque chose de rare ! »

« Ce n’est pas parce que la situation des femmes au Québec est plutôt enviable comparée à celle des femmes de certains pays qu’il faut prétendre que les inégalités entre les sexes sont inexistantes. »

« Option nationale a sa Christine St-Pierre! Le féminisme bourgeois a une longue vie devant lui. J’aurais jamais voté pour ON, mais là j’ai des munitions pour mépriser ceux qui le font. »

Etc.

Mais ce n’est pas des femmes et du Québec dont je veux parler ici.

Cette demie-heure de masochisme me marque. J’y pense toute la matinée du lendemain. En faisant la vaisselle, en changeant la couche de Félicie, en arrêtant les gens sur la rue St-Jean pendant la fête Arc-en-ciel pour leur parler d’Option nationale. D’un côté je me dis : « Bon, je ne peux pas plaire à tout le monde ». De l’autre côté, mon cerveau travaille à réparer, à trouver ce que j’aurais dû dire, ce que je dirai la prochaine fois à propos des femmes pour éviter d’autres tuiles.

Puis, soudainement, j’arrête mon cerveau, je stoppe le fil de pensées. Je suis à deux pas du Drague, en train de bouffer un blé-d’inde dégoulinant de beurre et de sel (mmmm).

« Wo, que je me dis. Quand t’as lu l’article, t’étais contente et tu trouvais que la journaliste t’avait bien relayée. T’étais en accord avec tout. Pourquoi changer ton discours pour éviter toute critique? N’est-ce pas ce qui te tanne le plus de la politique, des politiciens, de la langue édulcorée, plate et insignifiante qu’ils parlent lorsqu’ils ont un micro devant le visage? »

Non, non, non. Je ne deviendrai pas « ça ». Je suis comme tout le monde : critiquable – sur plein d’autres points d’ailleurs, si ça vous intéresse. Je n’essaierai pas de faire croire à tout le monde que je suis parfaite et que je corresponds en tous points à ce qu’ils attendent de moi. Je n’ai pas le goût de me tuer à cette tâche. Si j’étais game et complètement irrévérencieuse, je répéterais cette expression entendue de la bouche d’une amie qui n’a pas la langue dans sa poche : « Je veux pas devenir une ‘plotte à votes’ ». Mais je ne l’utilise pas, bien sûr. Ça pourrait vraiment beaucoup déplaire, et puis c’est trop vulgaire. Maintenant que je représente un parti politique, je ne peux plus relayer ce genre d’expressions irresponsables.

Grand sourire (moqueur).

Bonne nuit d’élections tout le monde.

p.s. Un message à celles que j’ai outragées, quand même : faites donc attention de ne pas castrer davantage les femmes que cette société même que vous accusez sans relâche de machisme. Ça serait ironique un peu.

Les étudiants contre les détourneurs de rivières

Prononcé en face de l’Assemblée nationale lors de la marche du 22 juin 2012 à Québec ainsi que lors de la soirée Solidarité à la grève étudiante du 22 mars 2012 au Cercle.

Tout le monde le sent. Tout le monde sent que la contestation n’a plus seulement pour but de faire plier le gouvernement sur la hausse des frais de scolarité ou de le punir en élisant un autre parti aux prochaines élections. Le soulèvement vient de plus creux que ça, comme dans une chicane de couple qui commence par une discussion à savoir c’est au tour de qui de payer la facture d’électricité et qui se termine trois heures plus tard par une rupture inattendue, par une lucidité toute nouvelle qui fait voir à quel point il n’y a pas d’issue, à quel point ça faisait longtemps qu’on ne voyait pas clair, à quel point la rupture, même si elle sera difficile, est nécessaire.

Parce que c’est le système au complet qui nous oppose une fin de non-recevoir. Parmi les partis que les médias ont gracieusement déclaré « électibles » – le Parti libéral, la Coalition Avenir Québec et le Parti Québécois –, tous sont pour la hausse des frais de scolarité et tous sont obsédés par la « création de la richesse » au point de se rendre sans résistance aux arguments des prêcheurs financiers. Non, ce qui est en train de se passer est plus large que l’accès à l’éducation. C’est la même ampoule qui se fait frotter par la même sandale depuis trop longtemps, depuis avant même que nous, gens de la vingtaine et de la trentaine, sortions de l’enfance.

On est écoeurés de la religion, cette religion-là selon laquelle tout doit concourir à la croissance économique alors qu’on sait que c’est insoutenable à long terme – et même à court terme puisque c’est déjà aujourd’hui que nous nous épuisons sous la médication des pharmaceutiques dans notre obsession du travail, puisque c’est déjà aujourd’hui que les baleines meurent, que les forêts se font emporter, que 70 millions d’autos supplémentaires s’ajoutent chaque année à toutes celles qui jonchent la planète et que les guerres coloniales ravagent encore les plus beaux racoins de la terre. Cette religion-là qui nous est tellement envoyée fort qu’on y adhère sans même la remettre en question, comme à cette autre époque où c’est en secret qu’on se demandait en quoi les papes noyés dans l’or et les serviteurs suivaient la parole de Jésus, qui disait pourtant qu’il était plus facile pour un chameau de passer par le chas d’une aiguille que pour un riche d’entrer au royaume des cieux. Aujourd’hui c’est la même chose, et comme me le disait le chanteur Alexandre Désilets il n’y a pas longtemps, on n’ose pas dire tout haut : « Pourquoi tu me parles d’économie quand il n’y a rien d’économe dans ce que tu fais? Pourquoi tu me parles d’économie quand tu brûles toutes les ressources aujourd’hui pour qu’on ne puisse plus rien avoir dans cinquante ans, dans cent ans? »

Pourquoi tu me dis qu’il nous faut plus de liberté quand la seule chose que tu veux libérer ce n’est pas la pensée, ce n’est pas le savoir, ce n’est pas l’homme, quand la seule chose que tu veux libérer c’est ton argent? Pourquoi tu me dis que j’ai de la chance de vivre dans une société juste quand les puissants mentent et volent et font leur renommée de leur capacité à mentir et à voler et nous convainquent que l’avenir est là, et nous disent que chacun doit faire sa juste part pour permettre la fraude des puissants?

Et tu me dis que moi, si je cherche la croissance du bon sens, la croissance du sens tout court, la croissance de la paix, du savoir, de l’intelligence, de la mesure, de la sensibilité, de tout ce qui fait de notre passage sur terre quelque chose de valable et de beau, je suis une romantique, une hippie finie avec du poil, je porte des lunettes roses, je suis une artiste pelleteuse de nuages b.s. de luxe qui profite des taxes des honnêtes travailleurs, comme si ceux qui pillaient le bien commun étaient en bas de l’échelle et non pas en haut.

Tu me dis qu’il faut que je m’ôte du chemin de l’économie, qu’on s’ôte tous de son chemin, que cette économie va grande comme une rivière, et tassons-nous plus loin sur la rive, et regardons-là déferler, et regardons les présidents de compagnie, les lobbyistes et les gouvernements creuser des digues et détourner cette rivière chaque fois que c’est possible et bourrer leurs moulins de son eau et renvoyer toute cette eau aux possédeurs de canaux de nouvelles pour s’assurer qu’on entende bien leur message :  « Laissez passer la rivière économique, attention, tassez-vous plus loin, elle croît, reculez, laissez-nous faire, nous savons ce que nous faisons! »

Et le plus insultant c’est lorsque tu me dis dans le blanc des yeux que tout ça c’est pour notre bien. Attends un peu, là. Quoi? Le ministre de la propagande sous Hitler disait : « Répétez un mensonge trois fois et il deviendra vérité ». Notre pensée collective est ballottée dans les mensonges qu’on lui assène jour après jour et beaucoup plus que trois fois par jour…

Mais la lumière poind aujourd’hui au bout de ce tunnel de noirceur intellectuelle et passionnelle, la lumière poind et nous commençons à distinguer les contours de ce monde que vous avez bâti pour vous seuls alors que nous ne vous surveillions pas, alors que nous étions tous trop occupés à pédaler pour nos études, pour notre emploi, pour notre avenir individuel.

Et bien sûr vous nous dites que l’important est de pédaler davantage et vite pour être plus compétitifs – pas coopératifs; compétitifs, les uns contre les autres –, que le temps presse, qu’il faut travailler plus, qu’il faut garder nos œillères, sans elles nous pourrions être déconcentrés et ne plus être capables d’avancer droit, droit vers l’argent, droit vers la consommation, droit vers la drôle de fierté que nous confère le fait de répondre chaque fois qu’on nous demande si ça va bien : « Je suis dans le jus, là, je suis dans le jus ». Il est vrai que sans nos oeillères nous pourrions ne plus être capables d’avancer, sans nous déconcentrer jamais, droit vers la vieillesse, droit vers la mort. Quand on y pense. Quels fous avons-nous été de trouver du confort dans les cadeaux de grec que vous nous avez faits avec votre sourire de publicité.

On l’a dit souvent pendant les débats : plus de travailleurs éduqués rapporteraient davantage à l’État en taxes et impôts que ce que lui aurait coûté la gratuité de l’éducation jusqu’au doctorat. C’est vrai. Mais si l’éducation est importante ce n’est pas principalement parce qu’elle rapporte de l’argent. Si l’éducation est importante c’est précisément parce que plus un peuple est éduqué, plus il est capable de résister à ceux qui lui répètent : « Achetez, détruisez, jetez, travaillez, payez pour toutes ces pacotilles dont vous ne savez pas que vous n’avez pas besoin et qui se briseront dans un an, trois mois, une semaine, afin que nous puissions continuer à piller les plus beaux paysages de la Terre et à détruire les arbres, les animaux, les cultures, l’intelligence et le savoir humain, la joie naturelle de vivre, enfin toutes les choses qui auront été les plus touchantes de votre passage sur terre. Détruisez tout cela avec nous pour que nous puissions entretenir notre toxicomanie financière qui nous a bouffé le cœur et qui tente à grands renforts de cynisme de bouffer le vôtre. Et si vous voulez être des nôtres, eh bien, étudiez d’abord, mais seulement dans les universités à 20,000 dollars par année ».

Mais le cœur est notre seul véritable luxe et nous en avons marre de vous laisser faire. L’heure chauffe, l’heure est à la révolte du cœur. N’ayons plus peur de la passion. C’est la seule arme aujourd’hui qui puisse véritablement faire face au cynisme et à l’argent.

N’écoutons plus les canaux de nouvelles, laissons faire les sondages et les gros titres. Sortons dehors et allons voir nous-mêmes. C’est le seul moyen de contourner leurs mensonges. Préparons-nous, le siège pourrait être long mais il est nécessaire. Nous ne sommes pas des frustrés. Nous ne sommes pas des illuminés. Les pragmatiques, c’est nous. Les fous, ceux qui répandent la désolation pour satisfaire leurs addictions, ce sont eux. C’est à notre tour de dire : « Tassez-vous. Nous savons ce que nous faisons ».

Stages de coopération et obsession sécuritaire

L’article a été publié dans La Presse du 24/10/2011389246-catherine-dorion-cantine-cotonou-benin

Il y a sept ans, François-Jacques Roussin, 18 ans, perdait la vie en République dominicaine sous le poids d’une dalle de béton.

L’école qu’il s’affairait à remettre en état dans le cadre de son stage d’initiation à la coopération internationale venait de s’écrouler. Les parents du jeune homme ont voulu trouver la paix de l’esprit en créant un précédent judiciaire: «On veut s’assurer, dit le père, que les jeunes puissent faire du travail humanitaire dans un contexte sécuritaire et encadré». Pourtant, le jugement de culpabilité rendu il y a quelques jours par la Cour supérieure contre les organisateurs du stage est sérieusement déprimant.

Les organismes de solidarité reçoivent des millions de dollars du gouvernement du Québec pour la réalisation de stages d’initiation à la coopération internationale comme celui auquel François-Jacques a participé. Le mandat: sensibiliser de jeunes adultes à d’autres réalités et leur donner une véritable expérience de l’Autre et de l’international. Mais l’obsession sécuritaire qui enveloppe ces stages, générée par la peur de représailles médiatiques ou judiciaires en cas d’accident, ne leur permet plus de remplir ce mandat.

J’ai moi-même coûté environ 13 000$ à l’État québécois en participant, l’été dernier, à un stage d’initiation à la coopération internationale organisé par Québec sans frontières (qui récolte plus de la moitié des 5 millions alloués aux projets de solidarité). Je suis partie au Bénin remplie d’envie de découvrir cet Autre dont on nous avait tant parlé pendant les formations pré-départ.

Le hic, c’est que les règles de sécurité du stage étaient tellement strictes (couvre-feu, interdiction de sortir de la ville ou de sortir le soir, même en groupe, sans chaperon approuvé par l’organisation, etc.) que j’ai à peine pu m’approcher de cet Autre.

J’avais 28 ans, une maîtrise en conflits armés et une expérience approfondie dans les pays en développement dans lesquels j’avais déjà étudié, travaillé et évolué librement par moi-même. C’est d’ailleurs pour tout cela que l’on m’avait sélectionnée parmi plusieurs autres candidats au stage. Pourtant, il y avait longtemps que je ne m’étais pas sentie aussi infantilisée.

Sur le terrain, l’obsession sécuritaire imposée d’en haut faisait qu’il fallait toujours se balader en hordes de blancs (comment avoir un réel contact avec la communauté d’accueil dans ces circonstances?). Tout étant organisé, balisé et limité pour nous, il était difficile de recevoir cet apprentissage qu’un stage est, par définition, censé offrir. Ayant pu partager ma frustration avec d’autres stagiaires de Québec sans frontières, je sais aujourd’hui que je représente davantage la règle que l’exception.

Je pense à la première fois où j’ai pédalé sur ma bicyclette sans petites roulettes. Au moment où mon grand frère a lâché mon vélo en disant : «Continue!», le risque de me péter la gueule était très présent. Mais c’était le seul moyen d’apprendre. Le risque fait partie de la vie; sans cela, on n’apprend rien, on ne fait qu’appliquer les manuels.

Mais comment blâmer aujourd’hui les organisateurs de mon stage pour leur attitude paranoïaque? La Cour supérieure vient de confirmer que tout organisme qui partira en mission sans couver ses stagiaires (adultes!) comme des poussins sera tôt ou tard condamné à payer des centaines de milliers de dollars en dommages et intérêts aux parents d’un stagiaire qu’on n’aura pas surveillé d’assez près et qui sera mort de la malaria!

Le travail de coopérant international est l’une des professions les plus risquées au monde. Si ceux qui partent en stage d’initiation n’acceptent de partir à l’autre bout de la planète que s’ils ne courent absolument aucun risque, ils devraient peut-être songer à s’initier à autre chose. Leur temps ainsi que l’argent du gouvernement serait mieux investi.