Propagande et culture de résignation (Résister, c’est créer – 2)

Hommes, femmes, enfants enveloppés séparément, mis en boîte
Race de petits hommes-sandwiches pris entre l’offre et la demande
Ce continent vous dévore

 Nous ne savons ce qui s’est passé

                     – Michèle Lalonde[1]

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Ce texte a été publié dans son intégralité dans le collectif « Le Québec à l’heure des choix, regards sur les grands enjeux », dir. Yanick Barrette, éd. Dialogue Nord-Sud

(Nous.)

Notre sens de la beauté et du bonheur est mis à profit par la publicité (redonnons-lui, pour le coup, son nom de jeune fille : propagande). Ce sens est utilisé, usé et désensibilisé par les vendeurs, les politiciens, les fabricants de shows de télé-réalité et tout ce monde en communication marketing qui sortent des universités par immenses cohortes chaque année, attirés par les débouchés. Et si nous nous sommes échoués dans cette mare de propagande qui nous fait penser que la beauté se trouve ailleurs que partout autour de nous, que la valeur d’un individu correspond à son succès professionnel même lorsqu’il doit pédaler comme un hyperactif sur la coke pour, au bout du compte, n’arriver jamais à suffisamment de satisfaction pour s’arrêter content, ce n’est pas par hasard. Jim Stanford (2011), l’un des économistes canadiens les plus respectés, écrit :

« Depuis le début des années 1980, des efforts colossaux ont été consacrés à la mise en place d’une nouvelle culture, fondée sur la résignation, qui fait en sorte que la population nourrit moins d’attentes à l’égard de l’économie et accepte l’insécurité et l’adversité en tant que réalités permanentes et « naturelles » de la vie. […] Après plus d’un quart de siècle de néolibéralisme, ils sont nombreux à courber l’échine en rendant grâce au destin de leur avoir accordé ne serait-ce qu’un emploi.[2] »

Plus inquiétant, la propagande a usé les mots mêmes dont nous aurions besoin pour contrebalancer cette résignation, transformée en désabusement et en cynisme. Surtout ne soyons pas quétaines, ne parlons pas d’amour, de liberté, d’avenir. À force d’associer le mot liberté à un SUV ou à une machine à laver, à force d’associer la notion d’amour et de chaleur humaine à une marque de bière ou de plat surgelé, nous avons fini, ce n’est pas étonnant, par avoir un rapport trouble à ces notions et à nous en méfier. Nous ne savons donc plus trop comment nommer ce qui nous manque désormais.

Et puis, pourquoi nous plaindre? Notre société n’exige de nous aucun héroïsme classique. Elle ne demande à personne de mourir pour elle. Elle n’impose pas de restrictions de mouvements ni de soumission à des décisions de vie qu’elle aurait prises d’avance pour nous ; pas de mariage forcé, pas d’obligation à faire le métier de notre père, pas de castes. Elle demande simplement d’être à la hauteur. De quoi? La réponse se trouve justement dans cet étouffant discours ambiant composé de publicités, de télé-réalités, etc., dans cette sloche culturelle qui s’est surimposée à notre culture de fond et qui est en lien direct avec le fait de consommer toujours davantage pour que ne s’effoire jamais la libido des investisseurs.

(Parlant de libido : à l’époque où le discours ambiant jetait l’opprobre sur le plaisir sexuel de la femme, les femmes libidineuses finissaient par faire des névroses à force de détester leur nature et de se taper dessus. Aujourd’hui, dans une société où c’est l’incapacité d’être productif et de générer de l’argent qui est l’horreur suprême, ceux qui n’ont pas l’ambition de performance dans le sang font des dépressions, et on dit qu’il s’agit là de la maladie du monde moderne. À chaque époque ses endoctrinements, à chaque époque sa folie.[3])

Même lorsque nous devrions théoriquement nous sentir à la hauteur, nous demeurons insatisfaits, parce que c’est à l’intérieur de nous que réside l’inadéquation et non dans la profondeur de nos rides ou dans l’âge de notre automobile. Mais nous portons également, en nous, des antidotes. Sous les couches épaisses de propagande sous lesquelles on commence à nous enterrer dès le moment où nos yeux d’enfant sont capables de déchiffrer une image se trouve l’identité, celle qui se répand en longues ramifications dans les cultures anciennes, celle qui constitue le fond de notre essence, sans qu’on ne soit capable de la circonscrire, de la décrire ou de l’analyser complètement. Cette identité-là porte une interprétation du sens de la vie qui a survécu à l’épreuve des siècles et qui possède des remèdes contre l’anxiété contemporaine, mais ce n’est pas elle qui a le micro dans les mains. Le micro est monopolisé par ceux qui cherchent à orienter nos habitudes de consommation et nos choix politiques dans le sens de leur intérêt et de leur avancement personnel, vers ce même succès vide de sens que nous parcourons tous comme des drogués.

J’écrivais que tout ça me faisait penser aux Soviétiques. Évidemment, un monde nous sépare d’eux, mais la facture esthétique de ce que je vois à travers ma fenêtre ressemble beaucoup, je trouve, à la grisaille des films soviétiques. Nous, ordinairement malheureux dans une culture de masse trop grande pour nous, dans un ordre social de plus en plus totalitaire, i.e. qui englobe tous les aspects de la vie. Nous, au courage assommé, casés dans des maisons toutes pareilles, stressés, fermés. Avec, en plus, la couleur capitaliste : nous nous sommes mis, comme tout ce qui nous entoure, en bourse, et nous travaillons, comme tout ce qui nous entoure, à faire augmenter notre valeur de marché, à faire augmenter la confiance des investisseurs dans ce que nous représentons. Pressurisés par la compétition, nous courons le plus vite possible sans penser qu’à la ligne d’arrivée il n’y a pas d’autre médaille que la mort. Par moments, une saine lucidité nous envoie des signes interrogateurs. Camus :

« Il arrive que les décors s’écroulent. Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d’usine, repas, tramway, quatre heures de

Camus

Camus

travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme, cette route se suit aisément la plupart du temps. Un jour seulement, le « pourquoi » s’élève et tout commence dans cette lassitude teintée d’écœurement.[4] »

À quoi servent nos actions forcenées et nos angoisses si, de toute façon, nous mourrons? Qu’est-ce qu’on fait à nous agiter et à remettre constamment à plus tard la jouissance des choses simples? Cette fièvre n’a pas de sens. Sommes-nous drogués? Par quoi? Par qui? Ces questions ne sont pas de l’ordre de la théorie du complot, elles sont de l’ordre du premier effort de recouvrement de santé mentale du toxicomane ou du compulsif. Je tire de l’absurde, dit Camus, trois conséquences qui sont ma révolte, ma liberté, ma passion. Et c’est cela précisément qui est évincé par notre propagande contemporaine.

Notre révolte, notre liberté, notre passion.

La télévision, les gros titres et les sondages nous disent de quoi il faudrait se décourager, ce qu’il est raisonnable de désirer, ce qu’il est possible d’obtenir, ce qu’il est important de vouloir et ce qui relève du pelletage de nuages. Je constate en moi-même les fruits de cette manipulation, les découragements qu’elle m’insuffle, les idées toutes faites qu’elle me rentre dans le crâne. Sous ces pluies acides, notre identité collective s’immobilise et cesse de s’auto-créer. Les changements qui la bouleversent ne sont plus d’origine populaire. Ils sont apportés dans chaque salon par la propagande et les salons entre eux ne se parlent pas, ne génèrent plus de manières de vivre ensemble, ne génèrent plus de culture organique. Pas de passion. Pas de révolte. Pas de liberté.

J’imagine que nous avons été heureux de croire, à un moment donné de notre histoire, que c’était ça qu’il nous fallait : de la musique à profusion, des histoires à volonté au bout de la télécommande. Des chanteurs instantanés de Québécor et des téléséries à s’en écoeurer jusqu’à 4 heures du matin. Je pense que nous nous sommes trompés et que c’est de jouer de la musique, de raconter et de danser dont nous avons le plus besoin. Que c’est le verbe qui fait de l’homme un homme.

C’est contre cette culture inorganique et aplatissante qu’il nous faut, pour faire face à l’absurde, nous révolter. Les grands médias n’en firent à peu près jamais mention pendant le conflit étudiant de 2012, mais il y avait dans ces manifestations un déferlement de création, de passion et d’envie de liberté qui répondait au moins un peu à l’absurde de notre présence sur terre. Il y avait là un souffle d’humanisme inespéré. Il faut réapprendre à créer. Ce n’est pas utile, ça ne sert en rien l’économie, c’est absurde comme le reste. Mais au moins, avant de mourir, nous aurons essayé de vivre comme des êtres humains.

Lisez la première partie du texte : La télé, les sociétés de marché et la mort du désir (Résister, c’est créer – 1)

Stay tuned, je publierai sous peu la troisième partie de ce texte : « Je » n’est rien d’autre que « Nous »

I AM WHAT I AM», non un simple mensonge, une simple campagne de publicité, mais une campagne militaire, un cri de guerre dirigé contre tout ce qu’il y a entre les êtres, contre tout ce qui circule indistinctement, tout ce qui les lie invisiblement, tout ce qui fait obstacle à la parfaite désolation, contre tout ce qui fait que nous existons et que le monde n’a pas partout l’aspect d’une autoroute, d’un parc d’attraction ou d’une ville nouvelle : ennui pur, sans passion et bien ordonné, espace vide, glacé, où ne transitent plus que des corps immatriculés, des molécules automobiles et des marchandises idéales.

– Comité invisible

[1] Michèle Lalonde, Nuit de la poésie

[2] Stanford, Jim, « Petit cours d’autodéfense en économie. L’abc du capitalisme », Lux, 2011, pp. 68-69.

[3] Voir Marcelo Otero, « L’ombre portée », chez Boréal.

[4] Albert Camus (1942), « Le mythe de Sisyphe ».

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3 avis sur « Propagande et culture de résignation (Résister, c’est créer – 2) »

  1. Très bien exprimé.

    Comme Biz l’a exprimé devant les membres de la Société Saint-Jean-Baptiste il y a une dizaine de jours, la grenouille indifférente se sent à l’aise dans la marmite présentement : « Le problème, c’est qu’elle ne sait pas que le rond est à high ! »

    Et pourtant, la marmite commence à bouillir sérieusement. Tant d’insatisfaction dans l’air… et aussi, tant d’insécurité.

    Surtout, un déficit flagrant d’espoir… que les économistes et les docteurs ne combleront pas.

  2. Bravo pour ce texte très touchant. Une lumière, petite, mais là, dans ce Québec beige. Tous les jours, j’accumule plus de désirs de recommencer à écrire, me suppliant de larguer cette job que je suis donc content d’avoir et que je déteste. Vous lire me fait comprendre de continuer, dans ce monde ou je vois de moins en moins de sens.

    Yannick Cormier
    Défaitiste 😉

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