La question identitaire et les jeunes : mauvais diagnostics

ImageTexte publié dans Le Devoir du 19/04/2014

Dans sa chronique du 12 avril, Michel David avance que Jean-Martin Aussant a réussi à intéresser les jeunes à la souveraineté parce qu’il ne parlait pas d’identité; en effet, dit-il, d’après un rapport rédigé il y a dix ans par trois jeunes députés péquistes, la souveraineté était désormais une idée « dépassée, désuète et vétuste » aux yeux des jeunes Québécois, en partie à cause de la fixation identitaire péquiste.

J’affirme ce qui suit en m’appuyant sur les sources de première main que j’ai accumulées en multipliant les conférences et assemblées de cuisine devant des publics toujours nombreux et dont la moyenne d’âge devait se situer autour de 25-30 ans.

D’abord, ce que les jeunes trouvent dépassé, désuet et vétuste, ce n’est pas l’idée de souveraineté. C’est la manière de faire du Parti québécois auquel ils associent, depuis le début de leur intérêt à la chose politique, l’indépendance du Québec. Lorsqu’on distingue les deux, l’oeil s’ouvre, les questions fusent, l’intérêt revient, comme pour n’importe quelle idée nouvelle. Pour les moins de 35 ans, l’idée est en effet nouvelle : elle ne leur a jamais été présentée en bonne et due forme puisqu’on a cessé de la défendre et de la promouvoir positivement après 1995. Elle ne représente rien d’autre que le projet abstrait d’un des deux gros partis, parti qui fait tout pour conserver le monopole du vote indépendantiste alors même qu’il garde l’option sous le tapis afin de ratisser plus large. C’est comme pour les individus : à force de vouloir plaire à tout le monde, on disparaît, on devient quelqu’un de pâle, sans personnalité, qui ne plaît finalement plus à grand-monde. Et si, en plus, on écrase la concurrence pour s’assurer que la foule n’ait accès à personne d’autre qu’à nous… la soirée risque d’être plate.

Je ne cessais d’être étonnée devant la pusillanimité du PQ, je trouvais ça tellement facile de convaincre le monde. Quelques arguments suffisaient. L’un des leurs, Stéphane Gobeil, a amassé dans « Un gouvernement de trop » des arguments économiques efficaces, facilement utilisables, même pour trois secondes de micro au téléjournal. Pourquoi le PQ ne prenait-il jamais ce trois secondes pour lancer, par exemple : « Les économies qu’on ferait en ne finançant plus deux niveaux de gouvernement seraient supérieures à la péréquation de 2 milliards de dollars »? Obéissait-ils à une obscure loi de l’électoralisme qui dit qu’il vaut toujours mieux ne dire que du vide? Avait-il peur d’être incapable de s’obstiner sur ce qui devrait être son sujet de prédilection, de spécialisation?

Mon idée à moi, c’est que l’électoralisme péquiste a varlopé ce qu’il y avait de fraîcheur et de révolutionnaire dans l’idée d’indépendance – et l’histoire a maintes fois démontré l’attraction presque hormonale entre les jeunes et les idées révolutionnaires. Ceux qui prennent aujourd’hui les décisions au PQ devraient savoir de quoi je parle, eux qui avaient vingt ans lors de la Révolution tranquille.

Ensuite, les jeunes ne fuient pas « l’identitaire ». L’identité est aujourd’hui menacée de toutes parts par de puissants courants mondiaux de standardisation et d’acculturation radicale, et c’est contre ces courants que le Printemps érable s’est dressé en bonne partie. Ce qui n’accroche pas les jeunes dans la défense péquiste de l’identité, c’est, outre sa manière de faire, le type d’identité qui est défendu. Nous n’avons pas vécu aussi fortement que les générations plus âgées les oppressions religieuse, machiste, anglo-saxonne, et cela fait que nous nous réclamons d’une identité différente. En continuité, mais différente. Moins peureuse face à l’Autre en général, qu’il soit musulman ou anglo-canadien. Mais plus désabusée, aussi – contrairement aux boumeurs, nous ne faisons pas le poids démographiquement. Les sondages nous abattent régulièrement. Nous attendons notre tour…

Michel David se trompe, l’argument identitaire n’était pas du tout absent du discours de JMA. Il disait : « À nous de constater : nous avons de quoi être enviés. Regardez ce que nous avons accompli. » Et il sortait les chiffres. Il disait : « La communauté internationale devrait nous compter parmi eux. » Et il sortait les exemples de forums internationaux où la voix du Québec aurait contribué à changer les choses et où, à la place, nous avons payé pour que des délégations canadiennes aillent défendre des intérêts et des valeurs contraires aux nôtres. Il expliquait qu’en gros, jusqu’à maintenant, les Québécois ont préféré les bâtons dans les roues à la chicane, et que malgré ces bâtons dans les roues ils ont réussi à obtenir des résultats économiques (et moraux !) qui feraient des jaloux parmi bien des États riches du globe. Il critiquait rationnellement les mythes médiatiques constamment matraqués dans la tête du monde et les raisons pour lesquelles ils l’étaient. Surtout, il s’adressait à l’intelligence des gens et il a attiré dans son sillage des jeunes gens intelligents. Les moins de 35 ans sont nés dans les pelletées de publicité et de slogans vides qui caractérisent notre monde depuis le début des années 80. Nous sommes passés maîtres dans l’art de départager la sincérité et l’intelligence de la bullshit des vendeurs d’idées creuses et de chars. Une sincérité authentique, directe, est la seule chose qui puisse attirer notre attention au milieu de cet écoeurant fla-fla quotidien.

Quand des jeunes d’Option nationale ont rempli les salles d’université à les en faire craquer, quand ils ont câllé des conférences dans des bars et que les serveurs ne savaient plus où donner de la tête, conquérant un auditoire jeune et enthousiaste, il n’y a eu que quelques personnes d’exception, parmi les indépendantistes plus âgés, pour saluer notre réussite. Le PQ n’a vu qu’un moustique à abattre. Stratégie à court terme, arrogance face aux petits partis, discours peu profonds qui n’accotaient pas les impressionnantes prises de parole articulées, intelligentes et profondément militantes des jeunes du Printemps érable.

On ne défend pas un projet révolutionnaire comme l’indépendance du Québec sans prendre sur soi d’expliquer concrètement, de convaincre et de faire rêver. Je ne vois qu’une seule avenue positive possible pour le PQ : sortir de l’électoralisme et de l’orgueil, retrouver le chemin de la sincérité et inspirer à nouveau. Ça accélèrerait notre marche. Sinon, il nous faudra malheureusement nous unir et nous consolider en dehors de lui, le supplanter et le remplacer. Nous prendrons le temps qu’il faut. Nous avons des décennies devant nous.

Articles de blogue électoral (2012) dans L’actualité

Blogue électoral Catherine Dorion

L’INTÉGRITÉ – Texte du lundi 13 août 2012

Il commence. « On a un sondage, ici, qui dit que l’enjeu politique le plus important pour les Québécois, avant la stabilité économique ou le besoin de changement, c’est l’intégrité. Vous avez quoi à proposer pour l’intégrité? » Son crayon attend la ligne. Je vais pour répondre : « Option nationale, dans sa plateforme, gnagnagni, gnagnagna ». Mais ça me fatigue d’avance. Et puis, il n’a qu’à aller lire la plateforme, elle tient en 12 pages, tout y est.

Je ne lui débite donc pas de slogan. Je lui dis ce que j’en pense. Je n’ai pas l’ombre épeurante d’une armée d’assoiffés du pouvoir derrière moi qui ont peur que je fasse une gaffe si je sors du sentier battu des points sur lesquels on s’est entendus. Je lui raconte une conversation que Jean-Martin Aussant et moi avons eue quand nous sondions le terrain pour lancer le parti.

–       Moi, me dit-il, un gars qui me dit : « Je m’implique mais si un jour ça marche, je veux avoir une bonne place », ça m’écoeure.
–       Moi aussi, que je dis. Non. Ceux qui viendront viendront parce que ça les emballe. (D’ailleurs, Jean-Martin est l’antithèse du gars « pushy ». Il n’insiste pas pour qu’on s’implique. L’enthousiasme est d’autant plus redoutable lorsque tu laisses venir à toi, comme savent le faire en amour toutes les personnes séduisantes de ce monde). Parce qu’ils sentiront que nous proposons quelque chose d’unique. Mais j’arrive pas à mettre le mot dessus…
–       Le mot, c’est sincérité. Intégrité. Sincérité.
–       Oui, c’est vrai, c’est ça.

Il y a un petit silence. Moi, je suis émue.

« Quelles mesures proposez-vous pour l’intégrité? » me demande le journaliste. Il veut des points de plateforme, il attend que je sorte la phrase sur laquelle on s’est entendus à ON.

Y a pas de phrase.

– Jean-Martin, y a tu quelque chose que tu veux que je dise si on me demande…
– Sois Catherine Dorion, ça va marcher.

Il sait bien, de toute façon, que s’il fait son control freak comme le parti qu’il a quitté, s’il dit à ses gens : « Vous dites ceci, vous évitez telle question, etc », il ne resterait dans son parti plus grand monde de tous ces gens qui se sont joints à nous justement parce qu’ils voulaient mettre leur inventivité, leur talent et leur force d’esprit dans le sauvetage du Québec, et qui veulent le faire non pas comme des soldats d’infanterie mais comme des citoyens intelligents et créatifs qui croient que la politique doit être une affaire de citoyens. Personne n’a envie de suivre aveuglément un chef qui te demande de te taire au nom de la sécurité de la victoire peu importe ce qu’on fera de cette victoire.

Mon ami Sol Zanetti, candidat dans Louis-Hébert, me disait l’autre soir la violente déception qu’il avait eue lorsque, étudiant au cégep, il avait eu la chance de rencontrer Jean Charest et de lui poser des questions. Celui-ci avait dit, souriant, fier de sa position de maître devant des p’tits jeunes qui aspiraient à faire de la politique un jour : « Très important : les journalistes, il ne faut jamais répondre à leurs questions. »

Attends un peu, là. Quoi?

Euh, pourquoi?

Regagner la confiance des Québécois? Qu’est-ce qu’ils racontent? Encore une formule vide. Être intègre, c’est avoir l’honnêteté et la simplicité d’être soi-même devant les autres, c’est être ce que nous sommes sans botox ni collagène. Coller à une image fabriquée par des pros du marketing politique pour paraître mieux que nous sommes, non seulement ça ne marche plus, mais c’est déjà une forme de mensonge.

Leur vrai problème, aux vieux partis, c’est que le pouvoir est une drogue dure. Les politiciens de carrière qui y ont goûté veulent d’abord leur dose, avant tout le reste. Ils ont très peur qu’on la leur refuse. Ils capotent. Ils promettent n’importe quoi. Ils mentent. Ils sont agressifs les uns envers les autres. Une désintox leur ferait le plus grand bien. Je la leur souhaite sincèrement.

L’intégrité n’est pas une affaire de mesures, de programmes coûteux pour rendre les politiciens moins menteurs ou moins crosseurs. Un gouvernement malhonnête qui met lui-même en place une escouade anticorruption ne fera pas en sorte de s’humilier et de se punir soi-même juste pour le plaisir de le faire, voyons.

Le seul moyen d’avoir un gouvernement intègre, monsieur le journaliste, c’est d’élire des gens intègres.

LEGAULT, LE TRAVAIL ET L’ÉCOLE DE 9 À 5 – Texte du mercredi 15 août 2012

Sur Cartier, à Québec. « Bonjour, avez-vous déjà entendu parler d’Option nationale? » Elle accepte de s’arrêter. « Ah, oui, j’ai vu ton vidéo… » C’est une prof du secondaire qui parle avec des yeux pleins d’amère dureté. « L’école de 9 à 5?! Ah, mon dieu. En Finlande, là, l’école finit à 14h. Et pendant le reste de la journée, les profs préparent leur journée du lendemain ». Elle indique de la main son p’tit gars qui observe les passants depuis le trône de sa poussette. « Pis les enfants ont du temps pour vivre, merde! C’est pas : performance, performance, performance! »

François Legault se plaint des jeunes qui se plaignent. « J’essayais de leur expliquer, dit-il, comment créer de la richesse au Québec. La plupart des questions [que les jeunes lui posaient], c’était : « Pourquoi? Pourquoi créer de la richesse? Moi, ce que je veux dans la vie, c’est de ne pas avoir de stress, être chez nous à 4 heures! »

Et toujours la même bien-pensance en conclusion : « Va falloir qu’il y ait moins de jeunes qui décrochent. »

Il n’a pas pensé une seconde que les jeunes qui décrochent le font peut-être précisément parce le monde pour lequel on les prépare, un monde d’obsession du travail et du rendement économique, ne les touche pas, ne les inspire pas, ne leur fait pas envie du tout. Que ce projet de société-là, le plus plate et le plus éteignoir qu’on puisse imaginer (celui de devenir les bâtons de vieillesse déprimés et médicamentés d’une société obsédée par leur rendement futur de payeurs d’impôts), que ce projet de société-là ne leur donne aucune envie d’y participer de quelque manière que ce soit. Et que c’est tout à fait normal.

Je revois le regard fort et planté de ma madame sur Cartier. C’est vrai que c’est triste à mort de penser que, pour pouvoir s’acheter plus de bébelles faites en Chine, on en vienne à penser qu’il faut que nos enfants passent l’époque la plus colorée, la plus fantastique et la plus créatrice de leur vie à se faire dire de se taire et de rester assis, à se faire rentrer dans la tête qu’il faudra travailler fort parce qu’il n’y aura pas de place pour tout le monde et qu’il faudra absolument être compétitif (pas coopératif, non – compétitif). Alors que tout les pousse à aller dépenser la folle énergie de vivre qui les habite à aller apprendre de tous côtés, par passion, par curiosité réelle, à aller boire la vie dehors, auprès des gens qu’ils aiment et dans tout ce qui n’est pas notions et données…

Ken Robinson a peut-être raison, après tout : il faut repenser l’école en entier, la repenser avec imagination, non pas seulement avec une calculatrice, des prévisions économiques (bien moins sûres que les météorologiques!) et des données démographiques. Mais l’imagination ne vient qu’avec la liberté de l’esprit, qui a besoin de temps pour rêvasser, pour explorer, pour se laisser aller là où ses trouvailles le mènent, qui exige de substantiels congés de l’utilitarisme, de la performance et du stress. Mon vieux prof de théâtre m’a marquée avec cette phrase : « L’artiste, quand il ne fait rien, il travaille. » Ça va choquer les Duhaime de ce monde, et pourtant, c’est vrai.

« Faut qu’on travaille plus, niaise mon chum sur la voix d’Elvis Gratton, pas question qu’on profite du temps que l’existence nous a donné, non, JAMAIS! Pis quand on va être tous malheureux pis quand on va tous avoir envie de se tuer, ben on va prendre notre retraite, esti, pis on va s’acheter pleins de grosses affaiiiiires ». Mon chum est un artiste. Et même si ce qu’il chante pourrait être attaqué de tous bords tous côtés par les bien-pensants politiques de ce monde qui diraient qu’il insulte les retraités, qu’il insulte les honnêtes travailleurs, qu’il insulte Elvis Gratton, qu’il insulte la terre entière, il me fait rire aux éclats. Parce que, dans le fond de mon ventre, là d’où part le rire, il y a quelque chose qui a besoin d’être complètement irrévérencieuse devant le paternalisme de Legault et des autres. Mon irrévérence et celle de mon chum, c’est aussi celle des décrocheurs. C’est celle que la Grande Mode Économiste ne comprend pas, ne voit pas, celle qu’elle tente de mater par des programmes et des points de plateforme. À Option nationale, non seulement nous avons une plateforme intelligente, mais nous avons des êtres humains qui nourrissent leur imagination et qui veulent qu’on continue d’en faire, au Québec, une inégalable ressource nationale.

Et puis, Monsieur Legault, c’est vous qui n’êtes pas travaillant. Un politicien travaillant, ça bûche pour convaincre les gens de ses convictions, même si elles ne sont pas à la mode. Un politicien qui se dit qu’il vaut mieux oublier ses idées momentanément impopulaires – ici, la souveraineté – pour se faire élire plus facilement, c’est un politicien paresseux, qui veut juste faire « la belle vie » de premier ministre aux frais des Québécois.

DÉJÀ UNE VICTOIRE – Texte du samedi 18 août 2012

Assemblée de cuisine. Une vingtaine de personnes qui ne se connaissent pas toutes.

Comme à chaque fois, l’enthousiasme, inespéré de tous, qui s’empare de la place.

On s’interrompt, on brûle de parler, d’ajouter un point, et pourtant, on n’est pas en train de se battre, armés d’arguments, pour planter des adversaires, non. On est en train d’imaginer un monde, de le créer, de calculer voir si c’est possible. On est en train de tripper comme des malades, et la deuxième bière n’a même pas encore été débouchée.

Le seul qui n’a pas été convaincu à un moment ou à un autre de la soirée change de position sur sa chaise. « Je voterais pour vous autres, moi. Mais c’est la division du vote. Charest encore quatre ans, je m’excuse, mais ça va trop faire mal au Québec ».

Mon directeur de campagne, un doctorant en psychologie d’ordinaire assez tranquille, lui répond avec un grand sourire enflammé derrière la voix : « C’est important qu’on en parle, de ça. Mais je tiens à dire en passant que les conversations qu’on a ce soir sont tout à fait enlevantes, on parle de politique pour vrai et ça, c’est parce qu’Option nationale existe ». C’est vrai. La majorité d’entre ceux qui sont là n’avaient aucun intérêt pour la politique avant qu’on les incite à venir ce soir. Certains, dans la vingtaine avancée, n’ont jamais voté.

Je regarde la scène pendant qu’on s’ostine sur le vote stratégique (je vous prépare un petit vidéo sur la question pour dans une semaine, d’ailleurs). Je trouve cette scène très belle. C’est ça, la vraie politique, ça se passe entre les gens, dans la société et non au-dessus d’elle. Je me dis que les grands partis sont à la politique ce que Britney Spears est à la musique (ok, ok, j’y vais peut-être un peu fort, mais peut-être même pas!). La musique, après tout, est un art communautaire, social, qui se fait entre les gens, pas un effort publicitaire venu d’en haut pour qu’on achète un disque pourri. C’est (enfin, c’était…) notre grand-père qui tape du pied, nous qui taponnons sur une guitare et notre mère qui connaît trois tounes à l’harmonica, c’est des Noëls avec une musique artisanale qui vient directement de nous, qui sourd de nous. Depuis quand l’art et la politique ne font-ils plus partie de la vie quotidienne des gens ordinaires? Pourquoi avons-nous, pour la plupart d’entre nous, abandonné le côté création de tout cela et nous sommes-nous laissés cantonner au côté consommation?

Il y a dans nos yeux, à cette assemblée de cuisine particulièrement réussie, une excitation profonde, celle d’un adolescent qui s’en va pour la première fois de sa vie à un gros party où il y aura de la bière et la fille sur laquelle il trippe. Celle de l’individu qui entrevoit pour la première fois depuis trop longtemps un chemin possible vers une collectivité qui, au lieu de le déprimer, l’intéresse et l’excite.

Pour moi, que je dis à mon non-convaincu, il y a le vote stratégique et il y a la vision stratégique. La vision stratégique, c’est penser à long terme. Et ton vote stratégique anti-Charest, il est pensé pour le court terme. Qu’est-ce qu’il donne, ton vote, dans dix ans? Dans vingt? La même alternance, la même paresse des partis politiques qui ne font qu’attendre leur tour et qui ne proposent plus rien, qui ne génèrent plus aucun enthousiasme. Ces partis politiques qui empirent notre cynisme parce qu’à chaque fois ils mettent beaucoup d’argent à nous convaincre qu’ils personnifient le changement et à chaque fois on se rend compte quelques années plus tard qu’on a été un peu idiots, que le changement est assez esthétique, finalement, qu’on s’en est à peine rendu compte, du changement. Et on lâche dans les cuisines : « On parle pas de politique à table! De toute façon,  un parti ou l’autre, c’est toujours la même affaire, sont toutes pareil. »

Si tu votes ON, tu nous assures une vraie présence aux prochaines élections. Avoir une vision stratégique, en fait, c’est voter pour l’enthousiasme, c’est mettre son vote là où ça bouillonne, là où la vraie source du changement se cache. Et c’est à ON qu’elle se cache. Nous sommes au beau milieu de cette énergie folle et extrêmement vivante qui commence à se lever au Québec. Oui, oui, je sais, je souffre moi-même d’enthousiasme, diras-tu. Mais tu conviendras avec moi qu’avoir réussi à soulever de l’enthousiasme (10% d’intentions de vote chez les 18-24 ans, tout de même, après 10 mois d’existence du parti!) dans un Québec qu’on qualifie sans cesse de cynique, de désabusé et de déconnecté de la politique, c’est déjà une victoire. Je dis ça au cas où ce qui t’intéresse, c’est de gagner tes élections.

SI VOTE PAS PQ, KRABLA VA MANGER – Texte du 19 août 2012

Lisée écrit dans son dernier billet sur la division du vote que « si Amir (et) Françoise convainquent suffisamment d’électeurs progressistes qu’il est “sans crainte” de déserter le PQ, il est certes peu probable que l’on connaisse l’hécatombe du 2 mai 2011, mais qui peut prévoir s’il ne manquera pas au PQ un ou deux sièges pour dépasser le nombre de libéraux ou de caquistes ? »

Attention. Si vote pas PQ, Crabla va manger.

Me semble que je trouverais ça triste de travailler d’arrache-pied pour convaincre le monde que mon projet, qui est de dépasser les deux autres, est celui pour lequel le Québec devrait sortir de chez lui par millions pour aller me faire gagner.

Surtout après que le Bloc ait passé la campagne du printemps 2011 à tout miser sur le fait qu’ils étaient les seuls à pouvoir bloquer les conservateurs au Québec, et qu’ils se soient retrouvés tout nus pas d’bas lorsque ça n’a plus été vrai.

Vous n’avez pas ne serait-ce qu’un tout petit peu appris que c’était risqué, à long terme, de prendre le monde pour acquis?

En tous cas. C’est à vous autres les oreilles.

LA PEUR DE LISÉE – Texte du 25 août 2012

Ça ne fait rien à votre orgueil, après que le PQ ait laissé tomber la proportionnelle et tourné le dos à un front uni afin d’obliger tous les progressistes à voter pour lui, de lui donner votre appui? Vous n’avez pas l’impression de vous faire forcer la main par celui même dans les bras duquel vous allez vous réfugier par crainte, comme le ferait le jeune enfant d’une mère jalouse et possessive qui aurait méthodiquement éloigné de lui toutes les autres personnes susceptibles de l’aimer?

Dans sa vidéo, Jean-François Lisée enfonce (encore) le clou sur la nécessité du vote stratégique. Ça prouve qu’il ne sait pas comment faire, outre sortir l’épouvantail de l’élection d’un gouvernement de droite, pour convaincre le monde que le PQ est inspirant et qu’il aurait toutes les raisons d’être le premier choix des électeurs qui ne sont pas de droite.

Il prouve aussi que le danger de voir les Québécois préférer ON ou QS au PQ est réel. Lisée imite, avec un commentaire accusateur dans la voix, celui qui vote par conviction et qui dit : « Je vais me faire plaisir, c’est juste moi, pis ma famille, pis mes voisins, pis mon quartier ». Le raisonnement, c’est que si nous votons pour nous faire plaisir plutôt qu’avec la mort dans l’âme, nous risquons de ne pas élire le PQ. Mais quand un parti rendu paresseux par l’alternance n’inspire plus le monde ; quand les gens ne pensent plus à ce parti qu’en tant que moindre mal ; quand moi, pis ma famille, pis mes amis, pis mon quartier avons envie d’élire quelqu’un d’autre, ne devrions-nous pas sortir dehors pour aller plus loin et convaincre notre ville, puis notre pays tout entier d’élire ce quelqu’un d’autre ? Quelqu’un pour qui, oui, ça nous ferait vraiment plaisir de voter ? Quelqu’un qui nous ferait dire, le jour de son élection, que nous n’avons jamais été aussi fiers d’être Québécois ?

Il y a si longtemps que nous ne nous sommes pas sentis fiers.

Et puis, je vais me faire traiter d’hérétique, mais je n’ai pas peur que le PQ ne soit pas élu. Oui, avec un gouvernement de droite, notre bien continuera à se faire piller par les lobbys et les amis des ministres. Mais a-t-on une assurance que le PQ pourra, lui qui est toujours à plat ventre devant les sondages, se tenir debout face aux lobbys de toute sorte pour protéger notre bien ? Osera-t-il, si notre intérêt collectif le commande, se mettre à dos ces puissants-là dont l’aide est toujours si précieuse pour demeurer au pouvoir ? Quand on sait qu’il a procédé à toutes les atténuations et toutes les édulcorations pour ne pas risquer de perdre son tour dans le jeu déprimant de l’alternance ?

C’est après dix ans de PLQ que le printemps québécois est arrivé. Nous sommes plus en santé politiquement qu’il y a cinq ans. Les choses bougent. Ça va bien, quand on y pense, PLQ ou pas. La politique ne se passe pas qu’à l’Assemblée nationale. Elle se passe surtout entre nous, et entre nous, ça vient de recommencer à vivre. Le PLQ ne nous a pas empêchés de renaître politiquement, nous les jeunes et/ou les désabusés, et de nous retrousser les manches. Peu importe le prochain gouvernement au pouvoir, nous continuerons notre éveil jusqu’à ce qu’il balaie le parlement.

En 1976, huit ans après sa création, le PQ a réussi à renverser l’alternance. Aujourd’hui, tout va plus vite, nous pouvons refaire le même exploit en beaucoup moins de temps, surtout que le prochain gouvernement risque d’être minoritaire et de ne pas durer cinq ans. Il suffit qu’Option nationale ait un peu de vent dans les voiles et que, le 4 septembre, il surprenne. Vous avez encore peur de la division du vote ? Pourtant, il y a deux sortes de partis au Québec. Il y a, d’un côté, ceux qui misent sur la peur et, de l’autre, ceux qui misent sur le cran et l’enthousiasme. Le PQ est dans la première catégorie. ON est dans la seconde. Nous ne divisons pas le vote parce que nous ne jouons pas sur le même plan. (Avec QS, c’est autre chose. Il faudra en reparler.)

La peur est un puissant écrasant. La collectivité québécoise est probablement la mieux placée pour le savoir. C’est pour ça que la croisade de Jean-François Lisée, le grand souverainiste, est triste. Si les leaders qui s’étaient mis en tête de soulever notre fierté et notre enthousiasme font appel à l’émotion même qui nous garde depuis si longtemps dans l’immobilisme et la morosité, moi, je frissonne (mais j’ai, aussi, le goût de me battre).

Bonne fin de campagne, monsieur Lisée. Je vous écris cela même si je sais que vous ne me répondrez pas (il semble que vous du Parti Québécois ayez décidé de ne jamais prononcer le nom d’Option nationale). Je sais de toute façon que viendra vite un jour où vous n’aurez plus le choix et où la bouderie vous apparaîtra à vous comme à nous aussi ridicule qu’elle l’est. Je vous admire quand même et j’espère que vous ne prendrez pas trop de temps à vous rendre compte que vous tapez sur la source même de cet éveil que vous attendez depuis si longtemps.

OUI, MONSIEUR L., LE RÉVEIL POLITIQUE DU QUÉBEC EST EXTRAORDINAIRE – Texte du 27 août 2012

Vous n’êtes pas d’accord avec moi, que c’est une bonne chose, le réveil politique Québécois des derniers mois? Vous ne trouvez pas, vous, que de ce point de vue-là au moins, ça va mieux? Vous savez bien, M. Lisée, que c’est ce que j’ai écrit, mais vous tentez de donner l’impression que mon dernier billet était inadmissible. Vous nous donnez un bon exemple de la vieille politique qui nous dés-inspire, qui nous cynicise, qui nous tanne, tanne, tanne.

Selon les derniers sondages, les Québécois donneraient à 55% leur vote à la CAQ ou au PLQ. Mais, M. Lisée, avec qui fera-t-on la souveraineté? Va falloir faire le pont avec eux autres, non? Va falloir essayer, humblement, de comprendre pourquoi ils ne votent pas PQ, si la CAQ et le PLQ sont si diaboliques, non? Va falloir arrêter le manichéisme et ouvrir les yeux, non?

Va falloir, nous Québécois, nous parler entre nous. En ce sens, le réveil politique Québécois auquel nous assistons depuis la crise étudiante est extraordinaire, fabuleux. C’est pour ça que ça va un peu mieux, au Québec, qu’il y a quelques années, côté social en tous cas. Et quand le social se mobilise, le reste suit. L’histoire se remet à s’écrire. La population reprend le pouvoir.

Allez, arrêtez donc de vouloir donner au monde des impressions tordues, vous êtes d’accord avec moi là-dessus, chus sûre.

LA TENTATION DU POLITICALLY CORRECT – Texte du 4 septembre 2012

À la fin d’une campagne remplie de lettres et de commentaires intensément chaleureux et parfois dithyrambiques sur Option nationale et sur ma propre implication, je reçois sur la tête ma première petite tuile.

« L’article de Radio-Canada sur les femmes et la politique, j’ai une amie ultra-féministe qui n’en revient pas », m’écrit une militante. Elle m’indique le lien du mur facebook de ladite amie, je clicke, et bang bedang, ça commence. De lien en lien, de profil en profil, je m’adonne à une demi-heure de masochisme à lire les commentaires d’un certain milieu féministe qui fait tomber sur moi l’opprobre. (Dans l’article de Radio-Canada, je disais que j’avais découvert en voyageant que le Québec était l’un des endroits au monde où le rapport homme-femme était le plus sain, que dans ma génération je sentais une réelle égalité de genre dans les rapports sociaux). Je lis donc, en vrac :

« Ayoye. Enlevez-lui son micro, quelqu’un. »

« Déconnectée quelque chose de rare ! »

« Ce n’est pas parce que la situation des femmes au Québec est plutôt enviable comparée à celle des femmes de certains pays qu’il faut prétendre que les inégalités entre les sexes sont inexistantes. »

« Option nationale a sa Christine St-Pierre! Le féminisme bourgeois a une longue vie devant lui. J’aurais jamais voté pour ON, mais là j’ai des munitions pour mépriser ceux qui le font. »

Etc.

Mais ce n’est pas des femmes et du Québec dont je veux parler ici.

Cette demie-heure de masochisme me marque. J’y pense toute la matinée du lendemain. En faisant la vaisselle, en changeant la couche de Félicie, en arrêtant les gens sur la rue St-Jean pendant la fête Arc-en-ciel pour leur parler d’Option nationale. D’un côté je me dis : « Bon, je ne peux pas plaire à tout le monde ». De l’autre côté, mon cerveau travaille à réparer, à trouver ce que j’aurais dû dire, ce que je dirai la prochaine fois à propos des femmes pour éviter d’autres tuiles.

Puis, soudainement, j’arrête mon cerveau, je stoppe le fil de pensées. Je suis à deux pas du Drague, en train de bouffer un blé-d’inde dégoulinant de beurre et de sel (mmmm).

« Wo, que je me dis. Quand t’as lu l’article, t’étais contente et tu trouvais que la journaliste t’avait bien relayée. T’étais en accord avec tout. Pourquoi changer ton discours pour éviter toute critique? N’est-ce pas ce qui te tanne le plus de la politique, des politiciens, de la langue édulcorée, plate et insignifiante qu’ils parlent lorsqu’ils ont un micro devant le visage? »

Non, non, non. Je ne deviendrai pas « ça ». Je suis comme tout le monde : critiquable – sur plein d’autres points d’ailleurs, si ça vous intéresse. Je n’essaierai pas de faire croire à tout le monde que je suis parfaite et que je corresponds en tous points à ce qu’ils attendent de moi. Je n’ai pas le goût de me tuer à cette tâche. Si j’étais game et complètement irrévérencieuse, je répéterais cette expression entendue de la bouche d’une amie qui n’a pas la langue dans sa poche : « Je veux pas devenir une ‘plotte à votes’ ». Mais je ne l’utilise pas, bien sûr. Ça pourrait vraiment beaucoup déplaire, et puis c’est trop vulgaire. Maintenant que je représente un parti politique, je ne peux plus relayer ce genre d’expressions irresponsables.

Grand sourire (moqueur).

Bonne nuit d’élections tout le monde.

p.s. Un message à celles que j’ai outragées, quand même : faites donc attention de ne pas castrer davantage les femmes que cette société même que vous accusez sans relâche de machisme. Ça serait ironique un peu.

Le possible, les autres le font

“C’est l’impossible qu’il faut que tu fasses. Pas le possible! Le possible, les autres le font à tou’é jours! C’que t’es sûr de faire, y le font toute! C’est c’que t’es pas sûr de faire qu’y faut que tu fasses. Là, tu vas avoir une vie qui va valoir la peine!”

– Un bel acadien dans le documentaire ‘L’Acadie, l’Acadie’ de Brault et Perreault