La télé, les sociétés de marché et la mort du désir (Résister, c’est créer – 1)

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Ce texte a été publié dans son intégralité dans le collectif « Le Québec à l’heure des choix, regards sur les grands enjeux », dir. Yanick Barrette, éd. Dialogue Nord-Sud

 La télévision c’est le monde
qui s’effondre sur le monde.
– Christian Bobin

Les cultures humaines, comme les espèces animales ou les montagnes, ont pris des millénaires à forger ce qu’elles sont aujourd’hui. Et comme les espèces animales, mais contrairement aux montagnes, elles peuvent être balayées en quelques décennies par un environnement hostile et ne plus jamais réapparaître à la surface de la Terre. Ce texte parle de ce qui concourt très fort, de nos jours, à balayer la culture québécoise.

Le Petit Robert nous dit que la culture est l’ensemble des formes acquises de comportement dans les sociétés humaines.[1] Bon. Et la culture québécoise? Aaarf. On a tellement ressassé cette question au Québec – c’est le propre de ceux qui se cherchent et qui ne sont pas sûrs d’eux-mêmes – qu’elle a fini par taper sur les nerfs. Ni les statistiques de réponses aux sondages (« 77% des Québécois se disent attachés à l’environnement! »), ni les livres d’histoire (« Nous descendons d’Européens qui ont choisi l’inconnu… ») ne participent très fort à nous donner une idée de nos réelles « formes acquises de comportement ».

Pendant que les scientifiques, les chroniqueurs et autres penseurs se demandent qui nous sommes, une forme acquise de comportement occupe les Québécois à peu près autant, en termes de nombre d’heures, que les activités très prenantes que sont le sommeil ou le travail. Le Québécois moyen passe une trentaine d’heures par semaine devant la télévision. Pour les plus de 50 ans (qui représentent 40% de la population québécoise et qui sont aussi ceux qui votent le plus), c’est 45 heures par semaine en moyenne – plus du quart de la journée. À 20h, la majorité (52%) des Québécois sont assis devant leur télé. Staline, qui alphabétisait les populations d’Asie centrale dans le but avoué de leur servir de la propagande écrite et de contrôler leurs élans collectifs, n’aurait pas pu rêver mieux : la plus grande partie de la masse sagement assise devant la télé, oreilles et yeux ouverts, cerveaux disponibles. Et, de l’autre côté, un très petit nombre de gens qui choisissent ce qui passera par cette télé.

Ce comportement qui bouffe tant de temps aux Québécois en a, bien entendu, remplacé d’autres. À quoi s’adonnait-on au Québec avant la télé? Quelques archivistes amoureux de la culture populaire ont parcouru le pays il y a quelques décennies pour ramasser les chants, les danses et les contes des régions du Québec. Ces productions culturelles vernaculaires (qu’aucune industrie ou publicité n’avaient poussées dans la tête des gens) sourdaient directement du peuple : on ne savait même pas, la plupart du temps, qui en étaient les auteurs. Elles étaient chargées de valeurs, de préférences, de couleurs particulières, bref, d’identité. Et cette identité était populaire, non pas dans le sens qu’elle « pognait » auprès du peuple mais dans le sens qu’elle venait du peuple et qu’elle vivait par lui. C’est lui qui la créait organiquement et qui choisissait ensuite, selon ses choix et ses préférences, d’en colporter et d’en transmettre tel aspect plutôt que tel autre.

af7529932e6b1092344846bacd9c88e8C’est ça qu’on faisait avant de s’écraser devant la télé : on créait, on recyclait, on partageait de la culture. Pas de Star Académie, pas de Madmen. Les gens jouaient eux-mêmes de la musique, se racontaient eux-mêmes des histoires ; ils étaient la télé les uns des autres. Une télé réalité au sens littéral du terme, en chair et en os, qui faisait voyager l’imaginaire et à laquelle tous participaient. Je ne veux rien idéaliser : les horizons étaient sûrement moins larges en termes de variété, d’apprentissages possibles, d’ouverture à d’autres réalités du monde. La télé m’a appris un tas de choses, m’a ouverte à une pléthore de trucs. Mais mon intuition me dit que les horizons étaient assurément plus larges en termes d’expérience humaine partagée.

Que des Autochtones ne soient plus capables de pratiquer la pêche traditionnelle de leurs ancêtres, de chasser ou de construire des habitations comme le faisaient leurs aïeux, on considère que c’est une perte culturelle impossible à mesurer, tragique. Je trouve aussi. Mais s’est-on regardé ? Que nous reste-t-il et, surtout, que continue-t-on de créer ensemble comme culture?

Nous n’avons pas le temps. C’est ce qu’on se répète constamment ; pas le temps de passer du temps ensemble, d’apprendre à jouer de la musique, de « gosser » des figurines dans le bois de mer avec nos enfants. Pas le temps. Après le sommeil, le travail et la télé, il ne reste plus beaucoup d’heures dans une journée… Et puis nous vivons dans ce monde de spécialisation post-fordiste, c’est comme ça : nous avons chacun notre petit morceau de job à faire, toujours le même. Laissons donc la culture à ceux qui travaillent dans le domaine de la culture : eux sont spécialisés là-dedans, ils apprendront à danser à notre place et nous irons les regarder, assis dans notre siège du Grand Théâtre. Non, nous serons plutôt assis dans le fauteuil de notre salon. Et quand on nous dira que le revenu des danseurs est presque entièrement constitué de subventions, on commencera à se dire que, franchement, on aime mieux une série américaine doublée qu’un spectacle de danse à la télé, et que ces taxes-là qui vont aux danseurs, on aimerait peut-être mieux ne pas les payer. Après tout, avec cet argent-là, on pourrait s’offrir quelque chose qu’on désire vraiment. Je ne sais pas, moi… Une plus grosse télé, ou bien une petite, d’appoint, pour la cuisine, histoire de se désennuyer pendant qu’on prépare le repas.

Mais ce n’est pas vrai que nous n’avons pas le temps de créer notre culture ; nous passons en moyenne trente heures par semaine devant la télévision[2]! Un peu de lucidité : lorsqu’on a envie de quelque chose, on trouve le temps. Ainsi, le chum qui n’arrête pas de dire à sa blonde qu’il manque de temps pour sortir avec elle trouve-t-il aisément quatre ou cinq heures dans sa semaine pour passer du temps avec sa maîtresse dont il est amoureux – et ne faire absolument rien d’autre qu’être avec elle. Le fait est que nous n’avons plus envie de créer ensemble notre culture. Nous vivons sur les dernières réserves de ce qui fut une vraie culture populaire et nous nous foutons doucement, en essayant de ne pas trop y penser, du fait que nous ne sommes plus les créateurs ni les transmetteurs de beaucoup de nos principales « formes acquises de comportement ».

Je ne dis pas que la création n’existe plus. Mais qu’elle est menacée au point d’être aujourd’hui confinée à des ghettos : ghetto intellectuel, ghetto artistique, ghetto de vedettes d’Internet, ghetto de chroniqueurs, ghetto de militants, ghetto de politiciens, ghetto de tous les milieux de la société qui, à l’image de cette société même, vivent atomisés, séparés, spécialisés, incapables de faire des liens entre eux ou avec ceux qui constituent la majorité de la population et qui, à 20h, sont assis devant leur télé. Ces milieux sont loin d’être la culture québécoise, et leurs productions culturelles ne sont pas celles du peuple. Le peuple ne crée plus de culture ; il a perdu le goût de la création.

290307329_9275515b8f_zN’avoir pas le goût. Hubert Aquin parlait en 1962 de la fatigue culturelle du Canada français. Nous avons aujourd’hui passé le stade de la fatigue et atteint celui de la déprime. Déprimés comme dans n’avoir collectivement plus envie de rien, comme dans préférer rester couchés. Bernard Stiegler parle de la destruction de ce désir d’être quelque chose ensemble; de la destruction de cette conscience collective qui fait qu’une société s’affaire naturellement à imaginer et à créer son avenir.[3] Le dépressif ne voit pas de futur, n’a aucune envie de le rêver, de l’aménager, de l’orienter; lorsqu’il y pense, il le voit noir, sans attrait, difficile, et cela le pousse parfois à mettre fin à ses jours… ou à se laisser mourir à petit feu.

Je suis convaincue que la télé a un énorme rôle à jouer dans cette déprime collective. Ses liens avec la déprime individuelle sont quant à eux documentés. Quand on passe quatre à six heures par jour à avaler stoïquement des images, des sons, des idées et des valeurs générées par un petit nombre de personnes dont l’objectif n’est pas de nourrir la masse en culture mais de faire des profits, notre psyché ne peut qu’en être fondamentalement altérée. Stiegler nous dit que cela atteint notre désir collectif de plein fouet, socialement et politiquement :

« Tout comme la captation du désir, détourné vers les marchandises, finit par le détruire, et finalement par transformer ces marchandises en supports de comportements addictifs, puis en dégoût, le marketing politique qui canalise la libido vers ses candidats aux responsabilités détruit cette libido. »[4]

Toujours selon lui, cela est d’autant plus grave que cet espèce d’abandon du projet collectif par les représentants d’une culture mène à des régressions, des nostalgies amères et, finalement, une « désagrégation de la sphère nationale que ne vient remplacer aucune autre forme de civilité, sinon celle du marché – et c’est là précisément ce que l’on a appelé les « sociétés de marché[5] ».

Cette société de marché est, évidemment, profondément politique ; elle est orientée vers la perpétuation d’un système qui profite à des élites aux dépens du peuple. Le problème, c’est que la télévision permet à ces élites de convaincre le peuple que cet ordre social est le seul qui fasse sens et que tous les autres projets collectifs ne valent rien, tuant ainsi l’imagination politique à la racine. Le terrain démocratique devient alors extrêmement aride : peu importe la force de conviction du militant, les idées de la population sont déjà « formées » par la propagande télévisuelle. Dans son essai Sur la télévision (1996), Bourdieu mentionne que :

« La télévision a une sorte de monopole de fait sur la formation des cerveaux d’une partie très importante de la population. Or, en mettant l’accent sur les faits divers [la télé-réalité en est certainement l’exemple le plus effarant!], en remplissant ce temps rare avec du vide, du rien ou du presque rien, on écarte les informations pertinentes que devrait posséder le citoyen pour exercer ses droits démocratiques.[6] »

La culture de marché qui remplace ainsi les anciennes formes de civilité comporte sa logique propre, qui s’étend à toutes les créations culturelles. Cette logique, c’est que si le marché en veut, alors cette chose est bonne. Cela magane complètement la culture et les arts populaires, qui ne sont pas faits pour faire des profits mais pour faire vibrer chez les hommes une partie essentielle de leur humanité. Hannah Arendt (1968), la célèbre philosophe politique, affirmait que, pour être apprécié pleinement, l’art devait être créé et consommé dans un total désintérêt matériel…

Cependant, puisque, comme Bourdieu nous le signale, le marché est de plus en plus reconnu comme « instance légitime de légitimation », les productions culturelles, à travers les cotes d’écoute, se voient imposer elles aussi la logique commerciale.[7] Tout ce qui ne rapporte pas est relativement méprisé et tombe rapidement aux oubliettes. La culture ordinaire, celle du peuple, ne trouve plus d’espace de légitimation puisque tout ce qui n’est pas production de richesse est inutile. Cette croyance est totalitaire. Toute la vie, toute la profondeur et la complexité des hommes, toutes leurs capacités de création, tout cela, soumis à une seule idée, à un seul but, à une seule obsession. Il y a, me semble-t-il parfois, quelque chose de soviétique là-dedans.

Stay tuned, je publierai sous peu la deuxième partie de ce texte : Propagande et culture de résignation

Hommes, femmes, enfants enveloppés séparément, mis en boîte
Race de petits hommes-sandwiches pris entre l’offre et la demande
Ce continent vous dévore

Nous ne savons ce qui s’est passé

                     – Michèle Lalonde

[1] Le Petit Robert, « Culture ».

[2] Et je ne parle pas ici du temps passé sur Internet, mais c’est une autre affaire ; contrairement à la télévision, il y a sur Internet des moyens de créer et non pas seulement de gober. L’avenir nous dira ce que l’Internet nous aura donné et ce qu’il nous aura pris.

[3] Stiegler, Bernard (2006) « La télécratie contre la démocratie », Flammarion, 268 p.

[4] Ibid., p. 91-92.

[5] Ibid., p. 67.

[6] Bourdieu, Pierre (1996), « Sur la télévision », Liber, 95 p., p. 17.

[7] Ibid., pp. 28-29.

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