Les étudiants contre les détourneurs de rivières

Prononcé en face de l’Assemblée nationale lors de la marche du 22 juin 2012 à Québec ainsi que lors de la soirée Solidarité à la grève étudiante du 22 mars 2012 au Cercle.

Tout le monde le sent. Tout le monde sent que la contestation n’a plus seulement pour but de faire plier le gouvernement sur la hausse des frais de scolarité ou de le punir en élisant un autre parti aux prochaines élections. Le soulèvement vient de plus creux que ça, comme dans une chicane de couple qui commence par une discussion à savoir c’est au tour de qui de payer la facture d’électricité et qui se termine trois heures plus tard par une rupture inattendue, par une lucidité toute nouvelle qui fait voir à quel point il n’y a pas d’issue, à quel point ça faisait longtemps qu’on ne voyait pas clair, à quel point la rupture, même si elle sera difficile, est nécessaire.

Parce que c’est le système au complet qui nous oppose une fin de non-recevoir. Parmi les partis que les médias ont gracieusement déclaré « électibles » – le Parti libéral, la Coalition Avenir Québec et le Parti Québécois –, tous sont pour la hausse des frais de scolarité et tous sont obsédés par la « création de la richesse » au point de se rendre sans résistance aux arguments des prêcheurs financiers. Non, ce qui est en train de se passer est plus large que l’accès à l’éducation. C’est la même ampoule qui se fait frotter par la même sandale depuis trop longtemps, depuis avant même que nous, gens de la vingtaine et de la trentaine, sortions de l’enfance.

On est écoeurés de la religion, cette religion-là selon laquelle tout doit concourir à la croissance économique alors qu’on sait que c’est insoutenable à long terme – et même à court terme puisque c’est déjà aujourd’hui que nous nous épuisons sous la médication des pharmaceutiques dans notre obsession du travail, puisque c’est déjà aujourd’hui que les baleines meurent, que les forêts se font emporter, que 70 millions d’autos supplémentaires s’ajoutent chaque année à toutes celles qui jonchent la planète et que les guerres coloniales ravagent encore les plus beaux racoins de la terre. Cette religion-là qui nous est tellement envoyée fort qu’on y adhère sans même la remettre en question, comme à cette autre époque où c’est en secret qu’on se demandait en quoi les papes noyés dans l’or et les serviteurs suivaient la parole de Jésus, qui disait pourtant qu’il était plus facile pour un chameau de passer par le chas d’une aiguille que pour un riche d’entrer au royaume des cieux. Aujourd’hui c’est la même chose, et comme me le disait le chanteur Alexandre Désilets il n’y a pas longtemps, on n’ose pas dire tout haut : « Pourquoi tu me parles d’économie quand il n’y a rien d’économe dans ce que tu fais? Pourquoi tu me parles d’économie quand tu brûles toutes les ressources aujourd’hui pour qu’on ne puisse plus rien avoir dans cinquante ans, dans cent ans? »

Pourquoi tu me dis qu’il nous faut plus de liberté quand la seule chose que tu veux libérer ce n’est pas la pensée, ce n’est pas le savoir, ce n’est pas l’homme, quand la seule chose que tu veux libérer c’est ton argent? Pourquoi tu me dis que j’ai de la chance de vivre dans une société juste quand les puissants mentent et volent et font leur renommée de leur capacité à mentir et à voler et nous convainquent que l’avenir est là, et nous disent que chacun doit faire sa juste part pour permettre la fraude des puissants?

Et tu me dis que moi, si je cherche la croissance du bon sens, la croissance du sens tout court, la croissance de la paix, du savoir, de l’intelligence, de la mesure, de la sensibilité, de tout ce qui fait de notre passage sur terre quelque chose de valable et de beau, je suis une romantique, une hippie finie avec du poil, je porte des lunettes roses, je suis une artiste pelleteuse de nuages b.s. de luxe qui profite des taxes des honnêtes travailleurs, comme si ceux qui pillaient le bien commun étaient en bas de l’échelle et non pas en haut.

Tu me dis qu’il faut que je m’ôte du chemin de l’économie, qu’on s’ôte tous de son chemin, que cette économie va grande comme une rivière, et tassons-nous plus loin sur la rive, et regardons-là déferler, et regardons les présidents de compagnie, les lobbyistes et les gouvernements creuser des digues et détourner cette rivière chaque fois que c’est possible et bourrer leurs moulins de son eau et renvoyer toute cette eau aux possédeurs de canaux de nouvelles pour s’assurer qu’on entende bien leur message :  « Laissez passer la rivière économique, attention, tassez-vous plus loin, elle croît, reculez, laissez-nous faire, nous savons ce que nous faisons! »

Et le plus insultant c’est lorsque tu me dis dans le blanc des yeux que tout ça c’est pour notre bien. Attends un peu, là. Quoi? Le ministre de la propagande sous Hitler disait : « Répétez un mensonge trois fois et il deviendra vérité ». Notre pensée collective est ballottée dans les mensonges qu’on lui assène jour après jour et beaucoup plus que trois fois par jour…

Mais la lumière poind aujourd’hui au bout de ce tunnel de noirceur intellectuelle et passionnelle, la lumière poind et nous commençons à distinguer les contours de ce monde que vous avez bâti pour vous seuls alors que nous ne vous surveillions pas, alors que nous étions tous trop occupés à pédaler pour nos études, pour notre emploi, pour notre avenir individuel.

Et bien sûr vous nous dites que l’important est de pédaler davantage et vite pour être plus compétitifs – pas coopératifs; compétitifs, les uns contre les autres –, que le temps presse, qu’il faut travailler plus, qu’il faut garder nos œillères, sans elles nous pourrions être déconcentrés et ne plus être capables d’avancer droit, droit vers l’argent, droit vers la consommation, droit vers la drôle de fierté que nous confère le fait de répondre chaque fois qu’on nous demande si ça va bien : « Je suis dans le jus, là, je suis dans le jus ». Il est vrai que sans nos oeillères nous pourrions ne plus être capables d’avancer, sans nous déconcentrer jamais, droit vers la vieillesse, droit vers la mort. Quand on y pense. Quels fous avons-nous été de trouver du confort dans les cadeaux de grec que vous nous avez faits avec votre sourire de publicité.

On l’a dit souvent pendant les débats : plus de travailleurs éduqués rapporteraient davantage à l’État en taxes et impôts que ce que lui aurait coûté la gratuité de l’éducation jusqu’au doctorat. C’est vrai. Mais si l’éducation est importante ce n’est pas principalement parce qu’elle rapporte de l’argent. Si l’éducation est importante c’est précisément parce que plus un peuple est éduqué, plus il est capable de résister à ceux qui lui répètent : « Achetez, détruisez, jetez, travaillez, payez pour toutes ces pacotilles dont vous ne savez pas que vous n’avez pas besoin et qui se briseront dans un an, trois mois, une semaine, afin que nous puissions continuer à piller les plus beaux paysages de la Terre et à détruire les arbres, les animaux, les cultures, l’intelligence et le savoir humain, la joie naturelle de vivre, enfin toutes les choses qui auront été les plus touchantes de votre passage sur terre. Détruisez tout cela avec nous pour que nous puissions entretenir notre toxicomanie financière qui nous a bouffé le cœur et qui tente à grands renforts de cynisme de bouffer le vôtre. Et si vous voulez être des nôtres, eh bien, étudiez d’abord, mais seulement dans les universités à 20,000 dollars par année ».

Mais le cœur est notre seul véritable luxe et nous en avons marre de vous laisser faire. L’heure chauffe, l’heure est à la révolte du cœur. N’ayons plus peur de la passion. C’est la seule arme aujourd’hui qui puisse véritablement faire face au cynisme et à l’argent.

N’écoutons plus les canaux de nouvelles, laissons faire les sondages et les gros titres. Sortons dehors et allons voir nous-mêmes. C’est le seul moyen de contourner leurs mensonges. Préparons-nous, le siège pourrait être long mais il est nécessaire. Nous ne sommes pas des frustrés. Nous ne sommes pas des illuminés. Les pragmatiques, c’est nous. Les fous, ceux qui répandent la désolation pour satisfaire leurs addictions, ce sont eux. C’est à notre tour de dire : « Tassez-vous. Nous savons ce que nous faisons ».

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6 avis sur « Les étudiants contre les détourneurs de rivières »

  1. Bonjour Catherine, j’étais à Québec et j’ai entendu ton discours, est-ce qu’on peut t’entendre le réciter sur un vidéo ?

    Bravo c’était vraiment émouvant.

  2. Magnifique ! J’y étais et j’en ai eu des frissons ! Comme quoi l’exercice politique et la sincérité des conviction sont compatibles !

  3. Terriblement bien écrit, si je compare à ce que j’aurais gribouillé !

    Méritait d’être remis en circulation.

    Je suis fier de notre candidate dans Taschereau.

    Merci Jean-Martin Aussant.

  4. Vous auriez pu mettre en commentaire suite au mien ; « Merci pour les fleurs ». Vous ne l’avez pas encore mis. Ça vous appartenait.

    Faute au moindre espace laissé par les BBM, les babyboomers, il y a l’espace culturel transmis par la génération lyrique. Pour mieux en dire, il faudrait que je relise La Génération lyrique de François Ricard, Boréal compact, 1994, « une réflexion sur le monde que nous allons remettre au millénaire qui vient ». Ce que les BBM nous transmettent comme peuple n’est que la résultante des espoirs de la génération précédente.

    Attendez que je me rappelle ! Bref, à l’adolescence, Claude Léveillée, Renée Claude, Guy Béard, Jacques Brel, Guilbert Bécaud, Charles Aznavour, Jacques Normand, Monique Leyrac, Pauline Julien; avant, grandes soeurs obligeant pour services rendus, Édith Piaf, Louis Mariano, Tino Rossi, Alys Roby. J’en passe dont des préférés, Les Jérolas, Les Classels, les Beatles, Les Mégatones. Bref, je ne suis pas BBM, de peu.

    Jeune homme, Renée Claude, Robert Charlebois, Louise Forestier, Diane Dufresne, Gilles Vigneault, Claude Gauthier, Plume Latraverse, Luc Plamondon, j’en oublie, dont, vite de même, Yvon Deschamps et Sylvain Lelièvre.

    Après les fleurs, le pot genre, A+ avec des chiffres et des orientations qui, si la tendance se maintient, ne seront pas la une de la prochaine campagne électorale.

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