Stages de coopération et obsession sécuritaire

L’article a été publié dans La Presse du 24/10/2011389246-catherine-dorion-cantine-cotonou-benin

Il y a sept ans, François-Jacques Roussin, 18 ans, perdait la vie en République dominicaine sous le poids d’une dalle de béton.

L’école qu’il s’affairait à remettre en état dans le cadre de son stage d’initiation à la coopération internationale venait de s’écrouler. Les parents du jeune homme ont voulu trouver la paix de l’esprit en créant un précédent judiciaire: «On veut s’assurer, dit le père, que les jeunes puissent faire du travail humanitaire dans un contexte sécuritaire et encadré». Pourtant, le jugement de culpabilité rendu il y a quelques jours par la Cour supérieure contre les organisateurs du stage est sérieusement déprimant.

Les organismes de solidarité reçoivent des millions de dollars du gouvernement du Québec pour la réalisation de stages d’initiation à la coopération internationale comme celui auquel François-Jacques a participé. Le mandat: sensibiliser de jeunes adultes à d’autres réalités et leur donner une véritable expérience de l’Autre et de l’international. Mais l’obsession sécuritaire qui enveloppe ces stages, générée par la peur de représailles médiatiques ou judiciaires en cas d’accident, ne leur permet plus de remplir ce mandat.

J’ai moi-même coûté environ 13 000$ à l’État québécois en participant, l’été dernier, à un stage d’initiation à la coopération internationale organisé par Québec sans frontières (qui récolte plus de la moitié des 5 millions alloués aux projets de solidarité). Je suis partie au Bénin remplie d’envie de découvrir cet Autre dont on nous avait tant parlé pendant les formations pré-départ.

Le hic, c’est que les règles de sécurité du stage étaient tellement strictes (couvre-feu, interdiction de sortir de la ville ou de sortir le soir, même en groupe, sans chaperon approuvé par l’organisation, etc.) que j’ai à peine pu m’approcher de cet Autre.

J’avais 28 ans, une maîtrise en conflits armés et une expérience approfondie dans les pays en développement dans lesquels j’avais déjà étudié, travaillé et évolué librement par moi-même. C’est d’ailleurs pour tout cela que l’on m’avait sélectionnée parmi plusieurs autres candidats au stage. Pourtant, il y avait longtemps que je ne m’étais pas sentie aussi infantilisée.

Sur le terrain, l’obsession sécuritaire imposée d’en haut faisait qu’il fallait toujours se balader en hordes de blancs (comment avoir un réel contact avec la communauté d’accueil dans ces circonstances?). Tout étant organisé, balisé et limité pour nous, il était difficile de recevoir cet apprentissage qu’un stage est, par définition, censé offrir. Ayant pu partager ma frustration avec d’autres stagiaires de Québec sans frontières, je sais aujourd’hui que je représente davantage la règle que l’exception.

Je pense à la première fois où j’ai pédalé sur ma bicyclette sans petites roulettes. Au moment où mon grand frère a lâché mon vélo en disant : «Continue!», le risque de me péter la gueule était très présent. Mais c’était le seul moyen d’apprendre. Le risque fait partie de la vie; sans cela, on n’apprend rien, on ne fait qu’appliquer les manuels.

Mais comment blâmer aujourd’hui les organisateurs de mon stage pour leur attitude paranoïaque? La Cour supérieure vient de confirmer que tout organisme qui partira en mission sans couver ses stagiaires (adultes!) comme des poussins sera tôt ou tard condamné à payer des centaines de milliers de dollars en dommages et intérêts aux parents d’un stagiaire qu’on n’aura pas surveillé d’assez près et qui sera mort de la malaria!

Le travail de coopérant international est l’une des professions les plus risquées au monde. Si ceux qui partent en stage d’initiation n’acceptent de partir à l’autre bout de la planète que s’ils ne courent absolument aucun risque, ils devraient peut-être songer à s’initier à autre chose. Leur temps ainsi que l’argent du gouvernement serait mieux investi.

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