Lettre à l’artiste marketing qui est en chacun de nous

L’article a été publié dans le 2ème numéro de la superbe revue QUI VIVE.

En chacun de nous se côtoient l’artiste libre et l’artiste marketing. Il y a l’artiste souverain de lui-même, libre d’esprit, à la parole libre, aux actes libres, qui vit en profonde intimité avec son art, et il y a l’artiste attaché à toutes sortes d’intérêts, l’artiste à vendre, l’artiste dépendant des offres de job et des flattages d’égo. Vous vous dites : « Moi, je parle des prostituées Tchétchènes, je ne parle pas de Lady Gaga, je ne suis donc pas un artiste marketing ». Mais pourquoi parlez-vous des prostituées Tchétchènes? Si c’est en partie parce que vous avez remarqué que le sujet était considéré comme cool dans le milieu artistique, c’est que,

1 – votre public visé en est un d’artistes, peut-être parce que vous voulez les impressionner pour augmenter vos chances d’élargir votre réseau professionnel, et

2 – la décision de travailler sur le sujet est une décision assez marketing du point de vue de votre carrière.

Cette petite épice marketing fait partie de toutes nos décisions artistiques. Au fil de notre travail, plus nous avons voulu être marketing, c’est-à-dire travailler principalement pour notre avancement personnel, plus nous avons refermé notre regard sur nos micro-milieux et plus les Québécois qui n’étaient pas liés au monde des arts se sont mis à se demander ce que nous fabriquions. Surtout que notre sens du marketing nous disait bien, depuis pas mal de temps, que s’intéresser au Québec et aux Québécois, ce n’était pas très marketing. Les universitaires aussi le sentent. Pourquoi s’attarder sur des choses passées date, laittes, patrioteuses, démodées, so 1990…, alors qu’il y a tellement d’autres sujets plus hot, plus garants d’un succès facile? L’artiste a fini par préférer parler du Congo ou de l’homosexualité que du Québec – mais il faut parler du Congo et de l’homosexualité, il faut absolument parler du Congo et de l’homosexualité, ce qui est étrange ce n’est pas de parler du Congo ou de l’homosexualité, ce qui est étrange c’est qu’à côté de cela on évite presque systématiquement d’étudier notre essence collective, comme si elle était trop pleine d’odeurs de boules à mite pour valoir le travail en vogue d’un artiste en vogue. Ça, alors que la plupart d’entre nous avons quand même envie de brailler quand nous écoutons ces chansons de Félix Leclerc qui parlent de notre peuple, quand nous entendons Speak White ou quand nous écoutons tous ceux d’aujourd’hui qui, n’ayant parsemé cette épice marketing dans leur œuvre qu’avec beaucoup de mesure et de sobriété, courent la chance de voir leur art faire pleurer encore les enfants de nos enfants. Bref, pour des raisons qu’il faudrait fouiller, nous évitons minutieusement l’un des sujets qui nous touchent le plus.

Le mouvement collectif, depuis 1995, n’est donc pas resté au point mort malgré les artistes, il est resté au point mort aussi grâce au tranquille consentement des artistes. La première chose à faire est de nous en rendre compte – pas nous taper sur la tête, juste nous en rendre compte lucidement, sans fausses défenses, avec une sincère envie de mieux pour notre gang. Le reste viendra de lui-même, parce que nous sommes, pour beaucoup d’entre nous, créatifs et intelligents. Et si nous prenons notre créativité et notre intelligence pour exprimer le collectif, le collectif vivra. Ni nous fouillons et retournons la terre du collectif, le collectif respirera. Si nous mettons en lumière ce qu’il y a d’humain et de valable dans le collectif, le collectif redeviendra une chose valable aux yeux des Québécois. Tout le monde n’a pas la capacité de faire ça. Nous l’avons. Qu’allons-nous faire de ce don? Parler seulement des affaires à la mode? Parler toujours de nos bibittes individuelles d’artiste? Qu’allons-nous faire de ce don?

Je continue de croire que l’art est libre. Mais à répondre toujours « allez vous faire foutre » à tous ceux qui posent la question à savoir à quoi nous servons, c’est nous enfermer dans notre tour d’ivoire, c’est nous trouver hots entre nous, c’est prouver que nous ne nous préoccupons que d’impressionner nos pairs dans l’espoir de nous rapprocher de ceux qui brassent des grosses subventions, c’est oublier complètement d’où nous venons comme artistes, où nous allons et au milieu de qui nous vivons, et surtout, pour qui nous faisons tout cela. Et, ce faisant, dire encore : « fermez vos gueules d’incultes, maudites radio-poubelles de marde, tous ceux qui vous écoutent sont des cons finis et dans cent ans c’est grâce à nous qu’on parlera de vous », c’est simplement arrogant.

Parlons donc davantage de comment nous nous sentons, pas « nous, artistes québécois » mais « nous, Québécois », puisque c’est bien de culture québécoise dont il s’agit, ne serait-ce qu’en l’honneur des larmes que Vigneault nous tire quand il chante que c’est notre tour de nous laisser parler d’amour!… On nous a si rarement parlé d’amour! Et personne ne nous en parlera si nous n’apprenons pas à le faire nous-mêmes. Personne n’est spontanément intéressé par un individu qui se considère lui-même sans valeur, qui ne s’accorde aucun intérêt et qui longe les murs. Attendez, c’est faux; quelqu’un peut être spontanément intéressé par lui, et ce quelqu’un, c’est quelqu’un de très spécial : c’est l’artiste. Dans notre situation de « jammage » politique et social, dans notre impression de plafond bas, dans notre vie collective sans saveur et sans liberté, l’artiste a une immense et magnifique responsabilité : qui d’autre serait capable de tendresse pour nous, qui louvoyons sans but, qui n’osons pas être nous-mêmes et qui pataugeons tout étourdis dans un océan de radicale modération? Bon. peut-être quelques intellectuels, peut-être quelques politiciens. Mais on dira alors que c’est l’artiste en eux qui parle…

Imaginons maintenant que les artistes aient la droiture impressionnante de s’arrêter malgré la force du courant et qu’ils méditent sur leur monde, sur leur société, qu’ils tentent de sentir le malaise de cette société et de se donner comme tâche d’attirer l’attention sur lui. Et, comme l’alcoolique qui, grâce à son intelligence et sa maturité, finit par admettre ouvertement sa propre dépendance et fait son premier pas vers le terme d’une souffrance, le peuple, grâce à l’artiste, s’octroie petit à petit le droit d’admettre avec compassion ses travers, ses souffrances et ses défaites et fait ainsi le premier pas vers davantage d’amour-propre, de dignité et d’indépendance. Il ne cache plus ses défaites sombres sous un tapis qui le fait constamment trébucher. Imaginons une soirée de théâtre qui soit un véritable moment collectif; pas madame Gagnon qui vient écouter le malaise individuel de l’artiste Lafrenière et l’artiste Lafrenière qui espère que quelques-uns se reconnaîtront peut-être par hasard dans son malaise individuel; mais l’artiste Lafrenière qui fait de sa soirée, où des centaines de personnes se sont déplacées pour venir l’écouter, un véritable moment de partage collectif où chacun reconnaît la nature collective de beaucoup de nos malaises individuels, où le public se sent réellement défoulé par l’artiste, inclus par lui, considéré par lui. Où le public comprend que l’artiste est en train d’éclairer la face émotive de notre société, de la sortir de l’ombre où elle pourrissait incomprise et ne s’exprimait que divisée en chacun, où chacun la prenait pour un problème individuel honteux, où chacun tentait de la traiter de son bord sans avoir besoin de personne, se croyant seul à être souffrant.

Ramenons-nous donc à nous-mêmes, rappelons-nous donc que nous valons la peine d’être étudiés, compris et pris en amitié, peu importe nos défauts, nos laideurs et nos puanteurs! À force de les exposer au soleil, ils sècheront peut-être et nous pourrons alors nous célébrer tendrement, non pas parce que nous serions devenus glorieux et parfaits mais parce que nous aurions retrouvé cette propension normale à nous reconnaître dans notre culture, à l’aimer comme elle est, à vouloir être tendre envers elle plutôt que sévères et méprisants comme nous le sommes aujourd’hui, à vouloir en faire partie, à vouloir continuer de la bâtir, de la faire fleurir et, par là même, de participer au mieux-être de notre gang. Notre gang, celle-là dont on a tant parlé en mal, qu’on a tant dépréciée, qu’on nous a tant appris à trouver ordinaire, banale, sans conséquence, raciste, conne, pas rapport, poche, etc. Nous aurons alors, peut-être, retrouvé ce minimum d’amour-propre nécessaire à l’action, ce minimum de confiance nécessaire à l’indépendance d’esprit, à l’indépendance d’action, à l’indépendance politique, à ce cadeau que nous croyons trop beau pour nous et que nous aurions tant envie de nous faire si seulement nous n’étions pas si obscurs pour nous-mêmes et pour les autres.

Soyons donc sensibles et intelligents. Attaquons-nous donc à la plus belle tâche qui puisse nous échoir aujourd’hui, la plus remplie d’aventure et d’humanité. N’est-ce pas pour cela que nous avons voulu être artistes? D’accord, nous avons aussi voulu la réussite et la gloire et, comme pour les politiciens, notre travail est loin d’être toujours pur. Mais comme nous l’exigeons aujourd’hui des politiciens, nous devons avoir l’honnêteté d’exiger de nous-mêmes davantage de rigueur et de sincérité dans notre travail, nous devons exiger de nous-mêmes un engagement qui rende compte au moins de l’argent qu’on reçoit du public et, au plus, des espoirs sourds et répandus d’un peuple pour un avenir collectif dégêné, toutes portes ouvertes sur le monde, actif et game, libéré de ses propres réticences absurdes.

Le combat est ici, à l’intérieur. À l’intérieur de notre culture québécoise et à l’intérieur de chacun de nous. Nous, artistes, sommes en ligne de front. Nous pouvons demeurer friables devant l’argent et les promesses de carrière qui décolle. Nous pouvons aussi avoir envie d’une belle vie, droite et conséquente, pleine de sens, courageuse, sensible, intelligente, meilleure, forte. Nous avons le choix entre produire pour notre peuple du fast-food que nous fabriquerons avec l’argent de leurs taxes en pensant à notre hypothèque, ou travailler à lui transmettre quelque chose de sensible, de beau et de vivant dont nous jouirions bien autrement. L’avenir n’est pas encore écrit et, dans un sens ou dans l’autre, nous en ferons partie. Qu’allons-nous y faire?

Je vous laisse sur cette citation de notre chère Sheila Copps, qui appliqua son indéfectible nationalisme canadien à la culture québécoise en tant que tête dirigeante de Patrimoine Canada et qui s’impliqua ardemment dans le camp du NON en 1995 :

« Vous remarquerez que le mouvement séparatiste avait le monopole sur les artistes, mais que ce monopole n’existe plus. En général, jusqu’au moment où nous avons commencé à travailler sur ces questions, les artistes étaient prêts à se séparer du Canada. C’était difficile d’en trouver pour participer aux célébrations canadiennes. Mais nous avons créé les programmes. Nous créons les programmes, eux, ils suivent l’argent ! Maintenant, les artistes ont un intérêt personnel et financier dans le fait d’appartenir à un pays plus grand. C’est ce qui est arrivé avec l’ADISQ, le Fonds canadien de télévision, l’ONF et Téléfilm Canada, tous les festivals, la littérature et l’édition. »

Depuis les résultats de l’élection du 2 mai, les oreilles des 83% de Québécois qui ont voté contre Harper se sont ouvertes. La balle est dans notre camp. Et puis, si nous faisons bien les choses, croyez-moi, le Québec redeviendra à la mode. Tout le monde voudra en entendre parler. Imaginez, alors…! En espérant que vous aurez envie de faire le pari avec moi.

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