Le Québec ne vit pas une époque très enthousiasmante de son histoire

Je pense qu’on peut facilement se mettre d’accord sur le fait que le Québec ne vit pas une époque très enthousiasmante de son histoire. Pis c’est drôle, c’est comme si on avait perdu la main, on sait plus comment faire les choses en gang, comment faire les grandes choses en grande gang, on a perdu idée de comment c’est grisant de faire ensemble ces grandes choses qui nécessitent la force du nombre et de l’unité. Comment ça serait grisant le soir où, par exemple, une majorité de Québécois voteraient pour l’indépendance politique de leur pays.

À ce moment-là, le premier réflexe qu’on aurait, que tout le monde aurait, ça serait de sortir dehors retrouver tous ces inconnus de chez nous qu’on embrasserait sur la bouche comme à une fin de guerre, avec qui on ferait le party jusqu’aux petites heures du matin, comme la belle tribu indienne qu’on serait tout à coup. La magie de l’histoire nous tomberait dessus pour la nuit et on aurait cette chaleur au ventre qui nous dirait : j’ai envie de faire quelque chose avec eux. J’ai envie de refaçonner en passant du temps avec eux une culture québécoise qui serait faite par nous et qui nous appartiendrait – pas une qui tomberait du ciel en nous informant par sondage de ce qu’il est de bon ton de penser. On ressentirait tout l’inverse que ce qu’on ressent pour l’idée collective québécoise en ce moment, cette pénible impression que rien ne donnera rien, qu’ensemble on n’est pas plus forts mais juste plus vains, plus ridicules.

On sait au fond de nous que ce n’est pas nous qui faisons la politique, on sent tapie au fond de nous cette sorte d’humiliation désinvolte qui nous prend chaque fois qu’on se rend compte qu’on a été caves d’avoir cru encore une fois à la langue de bois des politiciens, à la publicité paradisiaque des vendeux de bébelles, aux promesses roses d’un système qui fait semblant de nous appartenir mais dont nous sommes totalement dépossédés.

On sait ce que c’est que d’entendre chaque jour qu’on est donc ben chanceux, qu’on est donc ben bien au Québec, alors qu’on a pas mal tous un peu le motton, dans le fond. On le sent qu’on est en train de perdre et non de gagner, on le sent que la croissance économique promise et celle acquise ne soulage pas grand-chose à nos véritables manques et on regarde les peuples révoltés à la télé en rêvant que, si seulement on était autre chose que ce foutu Québec pris dans son béton inbougeable, on pourrait, nous aussi, rêver à mieux, rêver à moins pire, rêver surtout à faire partie de notre histoire au lieu d’en être les téléspectateurs écoeurés. Compartimentés qu’on est dans le petit carré de nos vies, on ne sait plus par où percer collectivement. On est comme des p’tit phoques pris sous la glace qui ne retrouvent plus le trou par où ils sont rentrés dans l’eau.

La dernière fois que j’ai fait l’effort de dire : « moi, je milite pour l’indépendance », le monsieur à qui je parlais m’a dit : « Ah, oui, moi aussi j’étais ben là-dedans avant, mais là c’est pus le moment ». En langue de bois on entend souvent : « le fruit n’est pas mûr ». Mais c’est quoi ce fruit-là? Les cerveaux du monde? La teneur de la discussion médiatique du jour? Les médias parlent H1N1, on parle H1N1, les médias parlent Bertrand Cantat, on parle Bertrand Cantat, les médias ne parlent plus souveraineté, on ne parle plus souveraineté. Est-ce qu’on en serait venu, juste parce que les médias nous parlent d’autre chose, à oublier complètement où on en était avec ça? On est comme un pays qui aurait fumé trop de pot un soir et qui, après s’être emporté dans une longue envolée dithyrambique sur l’importance et la magie de venir au monde, s’était fait changer de sujet par un plate qui comptait ses cennes et n’arrivait plus à se souvenir de ce dont il parlait juste avant qui était donc excitant. Pis qui s’est dit : « Bah, ça devait pas être important ».

On nous a dit : « vous êtes des nationalistes, c’est pas beau, vous êtes repliés sur vous-mêmes » mais attendez, là, dans cette société qui se désagrège et qui coule et qui fait des grumeaux et qu’on ne reconnaît plus, celui qui veut nous redonner l’envie d’habiter notre maison ensemble, de réapprendre à nous regarder, à nous reconnaître plutôt que de nous embarrer dans notre salon, c’est lui, celui qu’on nous dépeint comme ratatiné sur lui-même, raciste et motivé par l’agressivité et la peur? C’est une fermeture, vouloir l’indépendance, alors même qu’on veut justement se déployer partout dans le monde et aller discuter avec la planète entière? La vérité c’est que c’est le Canada qui est refermé sur nous-mêmes, pas nous.

Mais d’où ça vient, ça, qu’on se recroqueville dans une radicale modération chaque fois qu’il est question de choses importantes? D’où ça vient, que toute solidarité s’écoule de nous comme par le trou d’un évier chaque fois qu’on nous confronte sur ce en quoi nous croyons? Ça vient peut-être de notre histoire, ça vient peut-être de ce par quoi on a passé. Mais des traumatismes positifs peuvent nous arriver qui nous changeront, comme il arrive aux individus de vivre de grands moments et d’en être transformés pour toujours. L’indépendance politique pourrait nous arriver. On pourrait cesser d’être ce peuple qui se laisse convaincre de sa médiocrité par le premier venu, par le premier profiteur venu, par le premier gros titre du premier journal venu.

Il y a juste une façon de faire. Il faut entrer dans la mêlée. Le militant, c’est pas celui qui vient parler ici ce soir, c’est celui qui s’avance, dehors, hors de la sécurité de la tranchée en sachant qu’il va peut-être se faire mitrailler de critiques. C’est celui qui s’avance sans couverture en position de faiblesse, confiant, et qui le fait en pensant : « Je le sais que j’ai raison. Ça a l’air fermé d’esprit, hein? C’est parce que je crois en quelque chose. D’ailleurs, ça serait pas plutôt les cyniques qui trouvent que rien ne marchera jamais et que ceux qui rêvent sont des naïfs finis, ceux qui sont fermés d’esprit? » Le militant, c’est celui qui, noyé dans une foule de ces cyniques-là, fait l’expérience riche, savoureuse et risquée de s’avancer et de dire « je crois en ceci ».

Mais le dépendantiste mal informé, quand il va vous entendre, vous, parler de souveraineté, il va se dire : « Ah, pas encore un autre qui essaye de me faire rentrer dans sa secte ». Mais quand il va vous entendre, vous, lui en parler aussi trois jours plus tard, il va se dire : « Coudonc, elle aussi elle est dans la secte? » Pis quand il va en entendre parler par vous deux jours plus tard, il va se dire : « Ben voyons, le monde en parle donc ben », pis trois jours après : « Coudonc j’en ai manqué un boutte moi-là » pis une semaine plus tard, ça va être lui qui va dire à son collègue de travail : « Mais l’autre fois y avait une petite fille qui avait ben du bon sens pis… chus pas sûr que l’indépendance c’est une si mauvaise idée que ça ». Pis là il y a un journaliste qui va se dire : « Il se passe quelque chose », pis là les autres médias vont dire : « regarde ce qu’il a publié, lui, faudrait faire un reportage nous autres aussi », pis là les politiciens, ces adolescents qui ne font les choses que si on leur pousse dans le cul de façon ininterrompue, les politiciens vont commencer à se faire compétition pour montrer au monde qu’ils sont souverainistes, pis y vont commencer à se concurrencer sur les promesses, pis tout ça c’est déjà largement commencé, ça fait cinquante ans que c’est commencé, il faut juste brasser un peu plus vite, la mayonnaise va pogner, pis c’est comme ça, dans notre coin de pays, qu’on fait un pays.

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Un avis sur « Le Québec ne vit pas une époque très enthousiasmante de son histoire »

  1. Madame Dorion. Bonjour . J’aimerais qu’il y ait un débat alternatif des chefs qui sont exclus du gros débat télévisé, pour les faire connaître. Je pense au parti vert, Option nationale, le parti pour la Constituante et Québec solidaire et peut-être quelques autres à identifier qui présentent des candidats. Que dites-vous de cette idée? Comment la faire? Quelle tribune?
    Vous avez fait un très joli vidéo pour Option Nationale.

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